Par-ci, par-là - Série 6
Études d'histoire
et de mœurs normandes
Georges Dubosc.
1922-1933.

Georges Dubosc

Sommaire

Michel-Georges Dubosc, dit Myop

Michel-Georges Dubosc, dit Myop, né le 17 août 1854 à Rouen où il est mort le 18 juin 1927, est un peintre et journaliste français.

Dubosc est rédacteur à La Chronique de Rouen, puis critique artistique au Journal de Rouen (1887) .

Membre de l’Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen, il crée La Lorgnette avec Paul Delesques, Henry Bridoux (Pierre Esnard) et André Dubosc (son frère chimiste) , auteur du tableau Le Baptême, écrivit entre autres Les Anciens Baleiniers normands (1924) et Les Coiffes normandes (1924) .

La noblesse paysanne

Il est bien certain que les journalistes ont parfois de fort bonnes idées. .. N’est-ce pas, en effet, un chroniqueur parisien, qui, à la fin d’un banquet, entre deux toasts, a soufflé à notre ministre normand de l’Agriculture, M. Henry Chéron, l’idée de récompenser par le Mérite agricole, le long attachement des paysans à leur terre  ? Alors que pour mille causes, l’exode rural se poursuit et que le dépeuplement des campagnes se développe depuis bien des années, car dans notre région, il remonte très haut, en 1766, d’après Messance, il est utile qu’en présence de l'émigration de la main-d'œuvre, on exalte ceux qui sont restés fixés au sol qu’ils cultivent depuis tant d’années. Leurs longs et humbles services, valent certainement ceux de la noblesse d'épée et de robe et méritent semblable récompense. C’est au fond un hommage rendu à une idée plus haute, celle de l’individu, à la durée et à la permanence de la race, dans le même cadre, dans la même tâche traditionnelle. Certains syndicats agricoles avaient déjà eu cette idée de récompenser des terriens, qui avaient vécu le plus longtemps sur la même terre et dans le même devoir  : il leur arriva alors de constater, ce que prouve aujourd’hui Le Livre d’or de l’Agriculture, inscrit au Journal Officiel, que bien souvent le paysan, le fermier, était plus ancien sur sa terre que le propriétaire de celle-ci. Dans le Syndicat agricole de Dunkerque, par exemple, il y avait vingt-trois fermiers dont la tenure remontait à plus d’un siècle. Un même, dont la tradition remontait jusqu’au XVIe siècle.

C’est un peu la proportion qu’on retrouve parmi les 287 chevaliers du Mérite agricole formant le nobiliaire actuel de la France paysanne. On est étonné, que réparties un peu dans tous les coins de la France, il existe autant de familles, dont l’ancienneté, transmise avec honneur, puisse rivaliser avec les vieux noms de France, avec les Montmorency, les d’Harcourt, les La Trémoïlle et les Levis-Mirepoix qui, d’après la légende, prétendaient descendre de la Vierge, par la tribu de Lévi. «  Mon cousin, couvrez-vous, aurait dit la Vierge à l’un d’eux se tenant décoiffé. — Ma cousine, aurait-il répondu, c’est pour ma commodité)  » Des traits de légende, presqu’aussi reculés, pourraient s'évoquer en faveur des familles rurales, mises à l’honneur par l’habile homme qu’est notre compatriote Henry Chéron. Toutes ont droit à l’ancienneté, et remontent à deux ou trois cents ans d’occupation sur le même quartier de terre, qu’ils ont pour ainsi dire créé par le travail de générations successives. C’est là le cas ordinaire de presque toutes les familles citées  : la plus récente a au moins 150 ans d’existence.

Il en est d’autres se réclamant de titres autrement anciens et qui semblent remonter jusqu’aux grands travaux de défrichements et d’essartements commencés par les moines du XIIe et du XIIIe, auxquels collaborèrent tant de travailleurs laïcs. Et ces familles sont encore nombreuses. .. Les Blache, par exemple, à Donzère, dans la Drôme, possèdent parmi les paperasses dont ils sont fiers, des titres montrant qu’ils cultivaient le même terrain qu’aujourd’hui, dès 1300. Les Dupont, de Lacoux, dans l’Ain, étaient cultivateurs il y a 822 ans, ce qui les fait contemporains de Godefroy de Bouillon. Les Buisson, dont le dernier représentant, François Buisson, a aujourd’hui 84 ans, tiennent depuis 600 ans, de père en fils, la ferme de Bauzonie, à Saint-Jean-de-Ligourne, dans la Haute-Vienne  ; les Berger exploitent le domaine des Sagnes, à Saint-Just-Malmont, dans la Haute-Loire, également depuis 600 ans. Et ce n’est pas absolument un fait rare, puisqu’il en est de même des Guay actuellement représentés par Jean Guay, à Saint-Lambert-du-Mottay, dans le Maine-et-Loire.

Faut-il donner quelques dates et quelques chiffres  ? Michel Botté, à Basville, dans la Creuse, a exploité avec ses ascendants directs, la même propriété depuis 1420. P. P. Gourjau, à Salis-sous-Bois, dans la Drôme, voit sa famille citée parmi les exploitantes de cette terre, dès 1471, d’après les annales communales. Joseph Mounet, un paysan de Baliros, dans les Basses-Pyrénées, est le représentant d’une famille attachée à la même culture, depuis 1320. La famille Partant, à Maucor, un autre coin des Basses-Pyrénées, est là aussi depuis 1400. Et combien d’autres dont il faudrait relever les noms et les titres, parmi les nombreuses pages du Journal officiel : les Ducasse, à Andou, dans les Landes, depuis 500 ans  ; les Farbos, fermiers de la ferme de Cucurin, à Grenade également dans les Landes, également depuis un demi-millénaire  ; les Chaillou à Bagneux, depuis 1546 ; les Lescure, à St-Laurent-les-Tours, également depuis 500 ans  ; les Pradier aux Vans, dans l’Ardèche, depuis 300 ans.

Et les enquêteurs de M. Le Ministre de l’Agriculture ont certainement oublié certains noms, parfois même des plus proches  ! Ils ont par exemple omis les Compoint, des ruraux des environs de Paris, au service des seigneurs de Saint-Ouen, qui ont créé les immenses cultures maraîchères de la banlieue parisienne. En août 1921, un Compoint se mariait. C'était le treizième mariage, en ligne directe, de père en fils que les Compoint célébraient dans l'église de Saint-Ouen. Par contre, les enquêteurs de ces titres de ruralité n’ont eu garde d’oublier les Lascassies-Poublanc, du pays de Lucgarrier, dans les Basses-Pyrénées, qui remontent sur la même culture à 899 ans, en 1023, à un sieur Arnault Guilhen-Poublanc. À eux la place d’honneur  ! C’est ce qui semble ressortir d’un de ces inestimables «  livres de raison  » , recueils des faits et des actes des familles françaises, un peu semblables, mais plus naïfs et plus explicatifs que nos livrets de famille actuels. Ce livre, rédigé par Guilhen-Poublanc, porte cette mention, nous apprend Georges Montbrgueil  : «  Je vais constater et je ferai connaître les noms des chefs de ma maison et leurs épouses, les dates de leurs naissances, de leurs mariages, de leurs décès. Et je prie ceux qui me succéderont de continuer mon ouvrage  » . Un Saint-Simon, duc et pair, établissant sa généalogie, ne mettrait pas plus d’orgueil à étaler minutieusement ses degrés de noblesse. Ce bon vigneron béarnais, car c’est un nom de vigneron, n’ignore point que le travail anoblit. Il parle en chef du nom et de sa maison, et l’arbre généalogique de sa famille par lui dressé, s'étend sur vingt-deux branches. S’il lui avait fallu prendre un cri d’armes, comme tant d’autres, il aurait choisi celui qui est encore sculpté sur les pierres de la maison de Jeanne d’Arc  : Vive labeur.

On pourrait encore croire qu’en Normandie, le nombre de ces fidèles de la terre si aimée et si chérie, doit être proportionnellement très nombreux. Il n’en est peut-être pas ainsi à cause du système du fermage, substitué au métayage, répandu depuis si longtemps et qui permettait, sans abandonner la terre, de changer, d’un canton à l’autre du pays de Caux, pays de moyenne culture.

Le Livre d’or des tenanciers ruraux que nous venons de parcourir compte cependant dans notre région quelques agriculteurs ou «  laboureurs  » , comme on disait jadis dans les cahiers des bailliages, qui sont restés attachés à la terre nourricière où ils sont nés. Voici, par exemple, Ernest Le Breton, dans le village de Cauville-sur-Mer, sur la côte au-dessus du Havre, qui descend par une longue valleuse jusqu'à la grève. Cet excellent agriculteur, parmi un beau groupe de fermes normandes, la Ferme Hélie, l’Hospice, la Ferme Lacorne, tient là la Ferme de Raimbertot, un peu écartée dans les terres. L’endroit était jadis une paroisse qui possédait son église Saint-Pierre et Raimbertot dépendait du fief de Vasvic, assis dans la Vallée d’Auge. Eh bien la famille Le Breton exploite cette ferme cauchoise depuis 1770 et M. Ernest Le Breton, le dernier occupant, depuis 1910.

Voici maintenant, encore dans la Seine-Inférieure, mais sur un tout autre quartier, sur le plateau entre la Saâne et la Scie, un autre terrien, M. Achille-Bérénice Pâté, dont la famille exploite la même ferme à Ambrumesnil, dans le canton d’Offranville, depuis plus de deux cent cinquante ans, de père en fils. Longtemps avec ses neuf enfants, dont un malheureusement est mort pendant la dernière guerre, de 1874 à 1914, c’est-à-dire pendant l’espace entre les deux guerres franco-allemandes, M. Pâté a dirigé lui-même sa ferme.

Actuellement, c’est son fils aîné qui continue la tâche qu’il avait si vaillamment commencée.

Quelques noms sont encore à citer dans notre département, où certainement en cherchant bien, on en trouverait d’autres. Par exemple, dans le canton d’Aumale, dans l’arrondissement de Neufchâtel, le Livre d’or de la nouvelle noblesse rurale, signale M. Alexis Poiret, qui, dans ces pays d’herbages du Bray Normand, s’est surtout occupé de l'élevage des vaches laitières. Il fait valoir une ferme qui a été acquise par son bisaïeul en 1792 et qui n’a pas cessé d'être exploitée depuis lors par sa famille. La famille Lange, à Beuzeville-la-Guérard, en plein canton d’Ourville, près d’Yvetot, est à peu près dans le même cas  ; ces antiques cultivateurs se transmettent, en effet, leur domaine, de père en fils, depuis 1692.

Dans les départements limitrophes, on rencontre la même persistance à ne point abandonner le vieux sol normand, où les familles se sont enracinées. A Thevray, dans l’Eure, dans le canton de Beaumesnil, sur la Risle, la famille Langer est attachée à la même exploitation agricole. De même à Triqueville, dans l’Eure également, dans le canton de Pont-Audemer, où M. Nicolas Leloup donne aussi l’exemple de la fidélité à la terre sans interruption, puisque sa famille occupe le même emploi, sur la même terre, depuis 1652. C’est un bail dont on peut tirer orgueil.

Dans la Basse-Normandie et le Cotentin, l’armorial de la noblesse rurale, dont M. Chéron a été le Barin de la Galissonière, s’orne aussi de quelques particularités curieuses. Tous ces domaines ruraux peuvent se réclamer de très anciens possesseurs. La Ferme de la Plâtrière, à Périers, dans la Manche, depuis Jean Bailhache, qui y est né le 15 septembre 1774, n’est jamais sortie de la même famille. La grande Ferme de Dozon, aussi dans la Manche, dans ce pays de paysans si bien décrit par Barbey d’Aurevilly, est cultivée depuis 172 ans par maître Auguste Brique. De même, la terre d’Auberville à Joganville, dans la Manche, depuis 150 ans à la famille Marie  ; la Ferme de la Houssaye à Saint-James, toujours dans la Manche, depuis 1600, de père en fils, à la famille Lechat. Et bien d’autres dans le Calvados  ; Charles Bertot, dont la famille réside depuis 1808 sur une ferme de Maisoncelles-Palvey, qu’il a mise en valeur et défrichée  ; J. -P. Michel Dufour, au Pin, qui exploite, depuis 146 ans, une ferme louée par lui et ses ascendants depuis 1776 ; Onfroy Huet, fermier à Saint-Martin-de-Mieux, sur une terre que cultive sa famille depuis 132 ans  ; Marie Le Portier, à Montgaroult, dans l’Orne, qui, de père en fils, cultive la même exploitation depuis 126 ans  ; la veuve Guillot, à Nonant, dans le Calvados, qui depuis 200 ans, cultive les mêmes champs. Nous en passons et des meilleurs.

Mais comment ne pas citer une de ces braves fermières de la campagne, qui, pendant la guerre, ont su conduire la charrue comme un homme et sauver le pays. C’est la veuve Chesnel, cultivatrice à Passais-la-Conception, dans l’Orne. Ce gros bourg est assez curieux  ; c’est le chef-lieu de l’ancien Passais, un pays situé à la fois sur les confins du Maine et de la Normandie, une sorte de marche, dont une partie est restée normande. Il y avait là des bois, une forêt, qu’il fallut jadis essarter, défricher. Or, Mme Veuve Chesnel, qui vient d'être inscrite au rang des chevalières agricoles, est la représentante, à la quinzième génération, de la famille Chesnel, dont le premier auteur connu, Berthelot Chesnel, défricha ce coin de la forêt de Passais. Il l’avait reçu, vers 1485, en concession, du vieux roi Louis XI, fondateur de Passais et il y créa un hameau, qui porte encore son nom. Que dites-vous encore d’un autre Normand, M. Pagnerre, aujourd’hui maire de Saucourt, dans l’Eure, dont la famille depuis 1677 est attachée de père en fils à cette terre où elle jouit d’une grande considération.

À propos d’un de ces fermiers normands récompensés  : Léon Lejeune à Equeurdreville-les-Margennes, dans la Manche, dont la famille depuis plus de cent ans a exploité la même ferme, le titre octroyé au brave cultivateur, qui travaille avec acharnement, mentionne — et c’est là une réflexion assez inattendue sous une plume officielle — qu’il «  s’efforce de réunir à nouveau ce que les partages successoraux ont dispersé  » . C’est là — soit dit en passant et sans insister — toute la question de l’influence du Code civil sur la division et le démembrement des petits domaines ruraux. Tous ces domaines, que le «  Journal Officiel  » a révélés aux braves citoyens, ont été constitués par le père de famille, mais ils courent toujours le risque, comme prix de ses efforts et récompense de son labeur, d'être dispersés. Ils peuvent se volatiliser en parcelles, difficilement cultivables ou bien aller s’agglomérer à des domaines voisins. C’est un peu le fait du Code Civil que je ne sais quel humoriste appelait «  une merveilleuse machine à hacher le sol  » . Il est vrai que dès à présent, le Parlement, s’inspirant un peu de Le Play et de son école, a dénoncé et déploré ces conséquences des partages successoraux paysans. .. Mais tout cela touche à la politique  ! Il vaudrait mieux certainement faciliter et maintenir le travail de la terre par les lois que par les honneurs. Mais les honneurs, quand ils sont basés, comme ceux-ci, sur des titres respectables, solides, établis aux yeux de tous, ne sont point tout à fait à dédaigner par les paysans de France.

Maisons de poètes & d'écrivains

On a un peu parlé, de ci de là, des maisons normandes de nos grands écrivains, maisons de ville et maisons de campagne où, de tous temps, ils ont rêvé et médité leurs chefs-d'œuvre. Le poète est ainsi qu’il prend possession des coins où, par hasard, il passe, et qu’il nous donne à respirer les fleurs qu’il a cueillies. Mais de combien d’erreurs et de légendes erronées, répétées sans cesse, n’est point entourée l’histoire de ces demeures célèbres  !

Voici, par exemple, la maison de Pierre Corneille, à Rouen, dans la vieille rue de la Pie. Demandez à n’importe quel Rouennais — j’en excepte quelques corneillistes fervents — ce qu’elle est devenue. «  Elle est complètement disparue, vous répondra-t-on  ; il n’en reste que la vieille porte à caissons en bois, qui se trouve au Musée d’Antiquités  » . Et si votre interlocuteur est un tantinet archéologue, il déplorera le malheur des temps et le vandalisme de ses contemporains. Comment pourrait-il en être autrement  ? Est-ce que l’ancienne plaque de marbre ne disait pas  : «  Ici étaient les maisons de Pierre et de Thomas Corneille  » ? Est-ce que, lors du deuxième centenaire de l’auteur du Cid, on n’a pas reconstitué sa maison. .. Et on ne reconstitue que ce qui est disparu  ?

Eh bien, la vieille maison de Pierre Corneille, la petite maison de la rue de la Pie que Pierre Corneille, le référendaire à la chancellerie, avait achetée au sieur Auber, en 1584, dont le poète hérita en 1639, elle existe bel et bien.

On a bien rescindé, en 1860, sa façade et fait ainsi disparaître l’aspect pittoresque que lui donnait l’entrecroisement des colombes de bois, recouvertes d’essentes2.1, mais toute la charpente intérieure, le rez-de-chaussée en pierre sont restés indemnes et des ouvriers gaziers ont eu un jour une peine infinie à traverser une de ces assises en pierre des murailles. Les dispositions intérieures, par suite des mille appropriations de la vie moderne, ont bien changé, mais il est certain que l’escalier, se trouvant comme actuellement à l’extrémité du couloir, est à la même place. Les caves, non plus, où Pierre Corneille enserrait ses pipes de cidre, récolte de son verger de Petit-Couronne, n’ont point été modifiées  : on reconnaît parfaitement leurs petites voûtes basses en pierre, sous lesquelles on accède par un court escalier tournant, comme étant de l'époque. Le puits qui a maintes fois été signalé dans le tènement de maisons, existe encore et donne une eau pure et glaciale.

Ce qu’il y a de plus caractéristique est peut-être encore la toiture  : sur la façade de la rue, le pignon triangulaire, sous lequel s’abritait une rangée de fenêtres, est modifié et a été remplacé par un toit en croupe qu’on aperçoit fort bien  ; mais arrêtez-vous à l’angle de la rue du Marché, toute encombrée par les charrettes paysannes, et levez les yeux. Vous apercevrez alors le pignon d’arrière, accolé à une maison moderne en façade. Il est complètement conservé et n’a point changé depuis le temps de Corneille  ; on le reconnaît facilement à son toit de vieilles tuiles brunes et à la ligne faîtière. Une particularité assez curieuse de la maison de Corneille, c’est que l’un des murs, celui de l’ouest, n’est point mitoyen avec la maison d'à côté, cette ancienne demeure de M. De Bérengreville, trésorier de France, le voisin du poète, qui, exproprié au XVIIIe siècle pour le futur Hôtel de Ville projeté, a fait place aujourd’hui à des constructions modernes.

Ainsi donc, en dépit des modifications qui en ont changé l’aspect, la maison de Pierre Corneille a survécu à plusieurs siècles. C’est là que sont morts ses parents, là qu'étaient nés ses enfants et ses chefs-d'œuvre. C’est là, sous ces vieilles poutres qui ont résisté à l’assaut des ans, qu’il venait se reposer des charges du Palais  ; là qu’ont passé Blaise Pascal et ses sœurs, les étoiles de la Comédie, la Duparc, la de Brie et Molière, et la Bejart  !

Vraiment, ces souvenirs glorieux ne mériteraient-ils pas d’attirer l’attention de la Ville et de l’Etat sur cette demeure historique, et ne pourrions-nous faire pour le logis de notre poète normand, ce que les Anglais ont fait pour la maison de Shakespeare  ?

Si intéressante que soit la vieille maison cornélienne et le petit domaine champêtre de Petit-Couronne dont on a trop savamment parlé pour que nous nous y arrêtions, il est à Rouen et dans les environs d’autres maisons d'écrivains et de poètes qui sont dignes d'être signalées au grand public. Les maisons où Voltaire, par exemple, habite à Rouen, les lettrés les connaissent mais rien cependant n’a signalé à la foule les différents séjours en notre ville du grand penseur du XVIIIe siècle. Pourquoi n’avoir pas fixé, par exemple, ce souvenir, grâce à une plaque apposée sur le n° 76 de la rue Ganterie. Le vieil hôtel d’un bel aspect, avec la façade en pierre sculptée, existe toujours cependant. C'était alors en 1730, la propriété de Cideville, qui la vendit ensuite à M. De Botsduval, puis à M. Alfred Dieuzy. C’est de là que Voltaire, se faisant passer pour un Anglais «  Mylord Chevalier  » , surveillait l’impression clandestine de l'Histoire de Charles XII chez son éditeur Jore, dont les ateliers qui donnaient rue aux Juifs pourraient bien avoir été où se trouve aujourd’hui la vieille maison du Journal de Rouen.

Tout près aussi, se trouvait l'Hôtel du Bec, où Voltaire a également habité et dont il a, en vers si amusants, signalé la déplorable tenue, ce qui ne l’empêcha point au surplus de prendre plus tard pour secrétaire le fils de l’hôtelière, ce gros joufflu d’abbé Unant, gai compagnon dont il a dit qu’il

Avait été fait avec soin
Par le cabaretier du coin.

Il y a quelques années, dans cet Hôtel du Bec existait une plaque de marbre blanc rappelant le souvenir de Voltaire. C'était, je crois bien, le fervent admirateur de Voltaire, son érudit commentateur, M. Clogenson, qui l’avait fait poser. Vint, sous l’Empire, une municipalité réactionnaire qui l’enleva. Je l’ai retrouvée chez M. Félix Bonet, qui l’a conservée à tout événement. Pourquoi, aujourd’hui que les polémiques ardentes autour de l'œuvre de Voltaire sont éteintes, ne la replacerait-on pas  ?

Il serait plus difficile de l’apposer à Canteleu ou à Déville, sur les maisons qu’habita Voltaire pendant quatre ou cinq mois. Nul document n’est venu établir où se trouvait la maison de M. Formant, où Voltaire vint faire une cure de lait d'ânesse, — ce qui était bien, — et écrire la Mort de César, ce qui était encore mieux.

Dans le pays, la tradition est pourtant restée que la maison où Voltaire a logé serait celle qui se trouve à l’angle ouest du parc qui appartenait autrefois à la famille Le Couteulx et maintenant à M. A. Prat.

Pour Déville, même incertitude  : tout ce qu’on en sait, c’est que Voltaire, pris pour un sorcier merveilleux, parce qu’il avait guéri un Dévillois de la fièvre tierce, s’enfuit pour ne plus revenir, craignant quelque magistrat

Qui va croyant un sorcier
Par la raison qu'il ne l'est guère.

Ne lui cherchât quelque mauvaise affaire.

Et ces souvenirs littéraires nous amènent à évoquer les souvenirs d’autres poètes qui, eux aussi, sont venus chercher l’inspiration dans nos campagnes normandes, Victor Hugo, par exemple.

Quel beau livre il y aurait à faire sous le titre de «  Victor Hugo en Normandie  » ; car, depuis les premiers voyages pittoresques que le grand poète fit dans notre pays, visitant, en 1836, Rouen, Jumièges, Saint-Wandrille, Yvetot, qui ne trouva point grâce devant lui, que de fois n’est-il pas revenu rêver en Normandie, où le rappelaient tant de souvenirs  !

A Villequier, tout d’abord, où Victor Hugo avait ses morts, et d’où il a daté les plus émouvantes strophes des Contemplations. Que de fois, dans la villa d’Auguste Vacquerie, qui, au bord de la Seine, encadre sa façade de briques rouges dans les verdures du jardin, n’est-il pas revenu  ? Parfois, sur la terrasse qui domine le bord du quai, sous la tonnelle qu’on appelait Le Temple vert, le poète, au déclin de sa vie tourmentée, s’est bien souvent reposé, contemplant la rivière traîtresse qui avait englouti sa fille Léopoldine et son gendre Charles Vacquerie et laissant errer sa vue

Sur l'or du soir qui tombe,
Et les voiles au loin descendant vers Honfleur.

Parfois, en montant la ruelle champêtre, il allait aussi jusque vers le petit cimetière de verdure et de roses, où à l’ombre de l'église, se trouvaient les tombes des victimes de la catastrophe de 1843, et cette autre pierre, qui simplement porte ces seuls mots  : Adèle, femme de Victor Hugo, rappelant que la mère, frappée au cœur par la mort de sa fille, a voulu reposer auprès d’elle. Je crois bien que le poète avait jadis gravé quelques vers sur l’une de ces tombes  ; ils ont dû disparaître depuis, mais peut-être les retrouverons-nous.

Victor Hugo aimait la Normandie, et il la connaissait intimement, parcourant ses vallons, suivant ses sentiers, gravissant ses falaises, notant partout ce qui l’intéressait. C’est à quoi il passa, par exemple, sa villégiature à Veules, où il était venu habiter la villa de son fidèle disciple, Paul Meurice.

Veules avait été, comme villégiature d’artiste, une création de Mlle Anaïs, de la Comédie-Française, qui avait découvert le joli village et ses cressonnières, au moment où Alphonse Karr inventait Sainte-Adresse et Etretat. Mélingue, qui était le fils d’un douanier, et aimait le bord de la mer, y vint ensuite, entraînant Paul Meurice qui, transformant une vieille poudrière de la cote, vendue par l’Etat, en fit la villa où Michelet et Victor Hugo virent passer quelques jours.

Qu’est-ce qui attirait à Veules, à Veules-les-Roses, — ainsi que s’appelle maintenant officiellement la jolie bourgade, — tous ces peintres, ces artistes et ces écrivains  ? Un bien joli billet de Michelet nous l’apprendra.

« Rien de plus joli que Veules. L'originalité, c'est le parti-pris d'ignorer la mer, de ne pas la voir. La charmante petite rivière est l'âme pure, rapide, fourmillante de la contrée. Tout est culture et verdure et moulins. Cette eau gentille se dépêche sans savoir où elle va. Et tout à coup, la voilà en face d'un infini imprévu, noyée dans la grande eau amère ».

C’est là, en face de la mer, que se trouvait le pavillon composé de deux pièces encombrées d’objets d’art, occupé par le poète, qui, par la large baie vitrée, pouvait contempler à toute heure l’Océan qui tient une si large place dans son œuvre.

Mais il s'écartait parfois de ses sombres contemplations, pour tenter des promenades à travers le pays environnant. C’est ainsi qu’en 1882, il s’en va visiter Blosseville, Manneville et la jolie maison Renaissance de l’abbé Ouin Lacroix, les bois d’Eteinnemare qui dominent Saint-Valéry, perdu à la recherche d’un Christ de Préault qu’on lui a signalé. Je crois bien pourtant qu’il existe et que le poète n’a pas su le trouver.

Dans d’autres promenades, ce sont des arrêts devant l'église de Veulettes, des haltes dans nos villages normands, Guetteville, Cailleville, Néville, au château de Cany, où Victor Hugo regrette de ne pouvoir admirer les tapisseries du XVe siècle, et où il songe au grand roman qu’il préparait sur Louis XV. En passant devant l'église de Barville, Victor Hugo rappelle le mot célèbre sur le cimetière si humide, que, suivant un guide, «  les morts sont enterrés dans l’eau  » , ce qui vaut ce torrent d’un académicien «  qui pendant six mois de l’année coule à sec  » . Voici maintenant Victor Hugo à Valmont, avec tous ses invités, qui déjeunent à l’hôtel du Commerce. Puis on visite le château, et surtout l’admirable chapelle des Six Heures et les tombes des d’Estouteville. Un vitrail frappe Victor Hugo  : il est pourtant moderne, mais tout s’explique, il est signé d’Eugène Delacroix, qui a laissé également des traces de son génie dans les fresques qu’il a brossées à Valmont. Puis c’est une visite au château de Toussaint, et au cours des anecdotes qu'évoque le poète, et qu’a recueillies très pieusement M. F. Montargis, auquel nous empruntons ces détails, Victor Hugo rappelle comment, chez Mme de Girardin, il fut amené à prendre la défense de l’Espagne contre Alexandre Dumas, qui maltraitait fort la patrie de Cerventes, d’où il revenait. Une belle jeune fille, qui se trouvait là, émue et des larmes dans les yeux, remercia le poète. C'était Mlle Eugénie de Montijo, qui devenait plus tard impératrice des Français  !

Alexandre Dumas  ! Parlons-en puisque son nom arrive sous la plume  ; aussi bien l’immortel romancier était lui aussi Normand et qui plus est. .. Cauchois, d’origine purement cauchoise. Maintes fois on a raconté les origines créoles de son père, le général Dumas, fils d’Alexandre Davy de la Pailleterie, qui, passé en 1760 en Amérique, avait épousé à Saint-Domingue, au Trou-Jérémie, une négresse, Céserte Dumas  ; mais ce qu’on n’a pas dit, c’est que toute cette famille des Davy de la Pailleterie, le vrai nom des trois Dumas, était originaire des environs de Bolbec.

C’est si vrai, que leur fief et leur château existent encore  : ce grand manoir, avec ses quatre tourelles à chaînages de briques, dressant leurs grands toits en hache au-dessus des pommiers en fleurs, c’est la ferme du manoir de la Pailleterie, sis à Bielleville-en-Caux, et appartenant à Mlle Maria Fauquet-Lemaître. Les Davy, qui joignirent à leur nom patronymique celui de leur fief principal, habitèrent ce coin de pays normand depuis Jean Davy, dit le Capitaine, en 1386, jusqu’au XVIIIe siècle  ; dans tout le pays ils avaient de petits fiefs, à Renneville, qui est aujourd’hui rattaché à Beuzemouchel, ainsi qu'à Rouville, et tous dépendaient de la puissante baronnie de Tancarville. Tenez, sur la carte d'état-major, il y a encore un moulin Davy, dont l’auteur de la Dame aux Camélias aurait pu revendiquer la propriété  !

Parmi ces bons gentilshommes normands, il est un de ces aïeux des trois Dumas qui tint un rang fort honorable, c’est Pierre Davy, sieur de la Pailleterie  ; celui-là, qui était gentilhomme de la maison de Marie de Bourbon, duchesse d’Estoutteville, fut, en effet, ambassadeur en Suisse. C’est lui, ou plutôt c’est sa femme, Anne de Pardieu, qui fit construire ce manoir cauchois, ainsi que le rapporte l’inscription suivante en rimes riches  : «  Dame Anne de Pardieu — a bâti ce lieu — par la grâce de Dieu — en l’an de grâce 1616  » . Cette dame de Pardieu, du reste, aimait fort le conjungo  ; quand elle avait épousé Davy de la Pailleterie, elle était veuve de Pierre du Tôt, seigneur de Gonfreville-Caillot, et après la mort de son second mari, elle convolait encore en justes noces avec un de ses voisins, Charles de Thiboutot, dont le château existe toujours à Auberville-la-Renault.

Vous le voyez, Alexandre Dumas, quand il revenait habiter son châlet du Puys, retournait à son pays d’origine. Et pourtant il ne se doutait guère qu'à quelques lieues de là, le manoir d’où était sorti sa famille existait encore et qu’on y pouvait voir, dans l’un des appartements, les armoiries des Dumas, non pas celles qu’on prêtait, ironiquement à l’auteur des Trois Mousquetaires, «  beaucoup de gueules sur peu d’or  » , mais les vraies, celles que décrit La Chesnaye-Desbois  : «  d’azur à un anneau porté par trois aiglons, les deux en chefs avec les pieds, celui de la pointe avec le bec, le tout d’or  » .

Casimir Delavigne fut, lui, un bon bourgeois, pas gentilhomme le moins du monde  ; la maison où il est né, sur la Barre-Solier, au Havre, est disparue. Disparue également la faïencerie de son père, Anselme, au hameau de Percanville  ; mais le souvenir du poète des Messéniennes est toujours lié à la blanche villa de Vernon, à la «  Madeleine  » , et qui a tenu une si grande place dans sa vie. Il l’a célébrée maintes fois dans ses Derniers Chants et ne l’abandonna point sans regrets. Sainte-Beuve, dans les articles anonymes qu’il envoyait à la Revue Suisse, a raconté qu’un beau jour il demanda à Delavigne ce que lui rapportait la «  Madeleine  » si regrettée. — «  Elle me rapportait. .. Des vers  » , répondit le poète, avec une ingénuité touchante peignant surtout l’honnête homme qu’il fut.

Gustave Flaubert, qui détesta les vers de Casimir Delavigne, aurait pu en dire autant de sa maison de Croisset qui nous rapporta tant de chefs-d'œuvre. Un des bons serviteurs du maître écrivain nous disait, en effet, un jour  : «  Flaubert n’a rien écrit à Paris, dans sa maison de la rue Murillo  ; tous ses romans, il les a écrits à Croisset, depuis le jour où, avec sa mère, il vint y fixer sa villégiature  » .

Tout enfant, en effet, Gustave Flaubert habita longtemps à Déville la maison blanche où, gamin turbulent, tel que nous, l’a représenté Hyacinthe Langlois dans une miniature curieuse, il passa ses premières années. Elle se trouve à droite, à l’entrée du pavé de Déville, et vous la reconnaîtrez au buste d’Hippocrate, que le docteur Flaubert avait fait placer sur la façade et qui y est encore. Le jardin, très vaste, escaladait alors les pentes du Mont-Riboudet  ; quand vint la création de la ligne de Rouen au Havre, la voie de chemin de fer coupa la propriété en deux. Le passage tumultueux des trains enlevant à cette propriété campagnarde son calme et sa tranquillité, c’est alors que le docteur Flaubert vint s’installer dans la maison de Croisset, si pittoresque avec ses pavillons d’angle se découpant sur la côte boisée. Toute la vie de Flaubert tint là  ; comme il aimait cette maison, ce cabinet de travail décoré de bibelots d’Orient, où il s’attablait pendant de longues heures à un travail acharné, où il se perdit aussi parfois dans d’interminables lectures.

La bibliothèque de Flaubert  ! J’en ai conservé le catalogue, et il serait bien curieux de montrer quelles recherches profondes et minutieuses son souci de l’exactitude le conduisit à faire parmi ces milliers de volumes. Dès le matin, Flaubert se mettait, comme un véritable ouvrier de lettres, à sa tâche, et parfois à la lueur de deux lampes, il poussait le travail jusqu'à la nuit, si bien que les mariniers se guidaient sur la fenêtre allumée comme sur un phare. À peine descendait-il parfois au jardin, se promenant alors avec quelques amis, Renan, Gautier, Daudet, Goncourt, Zola, sous une grande avenue de tilleuls, semblable à celle qui existe encore dans une propriété limitrophe, qui appartint également, du reste, à la famille Flaubert. Parfois aussi, pour faire l’aumône à quelque vieux «  chemineau  » en ballade le long des berges de la Seine, il allait, revêtu du costume étrange de laine brune sous lequel le peintre Baudouin l’a représenté, jusqu'à la grande grille qui bordait la propriété.

Tout est disparu aujourd’hui, tout a été démoli et personne n’a eu l’idée de conserver cette maison qui sera aussi célèbre un jour que Ferney, les Charmettes ou Saint-Point. Et pourtant ce vieux logis du XVIIIe siècle avait, en dehors même du souvenir de Flaubert, son histoire  : le romancier voulait que Pascal y fût venu, mais il est à peu près certain que l’abbé Prévost y passa quelques étés, y recevant l’hospitalité des bénédictins de Saint-Ouen, auxquels la demeure appartenait. Reste encore cependant aujourd’hui le petit pavillon de repos avec ses deux fenêtres s’ouvrant sur la Seine, où Flaubert allait souvent s’accouder à la grille du balcon, pour regarder les pêcheurs dans leurs barques. Cette grille, du reste, n’existe plus. Passant un jour par là, le peintre Becker, l’auteur de la Mort de Respha, voulut à tout prix emporter un souvenir et il se rendit acquéreur de la grille qui a été remplacée par des barreaux de fonte.

Dans cette maison de Croisset, Guy de Maupassant vint souvent. Lui aussi était né en Normandie, dans ce magnifique château de Miromesnil, qui se trouve aujourd’hui réuni à Tourville-sur-Arques. C’est un petit village situé sur la colline verdoyante qui sépare les deux vallées de la Varenne et de la Scie, tout près de Saint-Aubin-sur-Offranville. Le château de Miromesnil, avec son parc, est situé en avant sur l’extrémité du coteau, et au bout de son avenue, par delà les champs de blé. On aperçoit au loin la ligne de la mer entre les coteaux de Pourville et du Petit-Appeville. Quel aspect grandiose elle offre, cette vieille demeure seigneuriale, qui, de la famille des Dyel, passa entre les mains de la famille de Miromesnil, d’où devait sortir de Miromesnil, garde des Sceaux de Louis XVIII. Comme sa façade, où alternent les pilastres de pierre, se découpant sur la brique rosée, à grande allure avec ses hautes lucarnes et ses tourelles d’angle  ! C’est dans celle de gauche que Maupassant naquit, le 5 août 1850.

Partout, dans tous les coins, le château offre des aspects pittoresques, c’est tout un pan du pavillon du jardinier, qui a été envahi par des lierres grimpants  ; d’un autre, c’est une vieille poterne, donnant sur le saut-de-loup qui entoure le parc et dont l’entrée est défendue par des hérissons de fer.

En avant, c’est, sous l'énorme hêtraie séculaire — une des plus vieilles de Normandie — la vieille chapelle où Maupassant fut ondoyé, le 23 août 1850 ; elle est très curieuse, avec son petit clocher, ses statues d’apôtres du XVIe siècle, son tabernacle en rocaille et ses vitraux de 1583, où un homme en costume Henri II et une femme prient agenouillés. Pendant longtemps ce grand domaine seigneurial fut loué aux touristes en villégiature à Dieppe  ; c’est ainsi, du reste, et un peu par hasard, que la famille Maupassant s’y était installée. Il appartenait alors à Mme de Marescot, de la famille d’Orbigny, puis devint la propriété de Mme Ozenne. Mis en vente en 1895, il est passé alors entre les mains d’un de nos concitoyens.

Bien que Guy de Maupassant n’y soit point demeuré longtemps, le château de Miromesnil n’en gardera pas moins la mémoire du grand écrivain, sur cette terre normande qu’il a tant aimée. Il prendra rang parmi ces demeures grandioses ou humbles où les poètes de notre pays ont rêvé et dont on ne peut chasser le souvenir, parce que leur génie s’en est pour toujours emparé…

La moisson
Les « aouteux »

Chaque été, dans nos campagnes normandes, la moisson bat son plein, et les champs, au matin, se couvrent de travailleurs se hâtant pour profiter du ciel bleu et du soleil d’août. C’est le grand acte de la vie rurale. C’est pour ainsi dire le dernier tableau de tout un drame du travail, qui, depuis des siècles, se joue chaque année.

Elle était bien curieuse, la moisson au moyen-âge, surtout en Normandie, où les baux à ferme s'étant développés dès le IXe siècle, permirent à l’agriculture, en dépit de toutes les guerres, de toutes les exactions, de prendre son essor. Les champs de blé, les Mairies, comme on disait, qu’ils appartinssent au seigneur ou aux vilains, étaient entourés de beaucoup de soins et fort bien tenus, quoi qu’on en pense. Après la Saint-Jean, par exemple, commençait le sarclage des blés, fait généralement par les femmes, qui, armées d’une petite fourche, arrachaient les chardons ou, à coups de faucilles ordinairement fournies par les tenanciers, coupaient les yèbles, une espèce de sureau herbacé qui poussait alors dans les champs. C’est ainsi que le sarclage des blés qui, parfois, commençait à la Pentecôte, nous est représenté dans de nombreuses miniatures, comme celle du psautier de Louterell  : c’est une corvée imposée aux vilains et dont on trouve mention dans les cartulaires de Saint-Georges-de-Boscherville et de Préaux.

La plupart du temps, les champs de blé, contrairement à l’usage actuel, étaient entourés, surtout quand ils se trouvaient dans le voisinage des forêts — alors très nombreuses — par une véritable enceinte de rameaux qui servaient à les protéger des incursions des animaux. Ainsi en était-il, par exemple, à Grand-Couronne, dans le voisinage de la forêt de Roumare ou de Brotonne, où les champs de blé étaient ainsi défendus par des haies factices de houx, de ronces ou d'épines. De là, une sorte de droit de ramage que les ramagers ne se faisaient point faute d’exercer, aux mois de mars et de septembre, pour clore leurs moissons.

Il serait très important d’avoir des documents sur l'époque générale d’ouverture de la moisson ; ils sont bien rares, cependant, et, comme aujourd’hui, suivant les variations de la température, la date du sciage des blés devait souvent varier. Dans le pays de Caux, au IXe siècle, on commençait généralement la récolte des blés le 21 juillet. Bien entendu, en ce bon vieux temps trop vanté, c'était, pour les vassaux du seigneur, une obligation, une corvée qui rentrait, avec bien d’autres, dans la série des droits seigneuriaux. On l’appelait L'aoûtage, — le droit de sciage ou la corvée de faucille d’août, — qu’on trouve souvent mentionnés dans les actes publics, dans les baux à métairie ou à ferme ; il se compliquait de services similaires pour la récolte, l’engrangement, le vannage, le tassage. Quand arrivait l'époque de la moisson, on «  criait  » cette obligation. À Perriers-sur-Andelle, au XIIIe siècle, au commencement du mois d’août, on annonçait que tous les habitants eussent à se rendre à la «  sciée des blés  » des moines de Saint-Ouen, qui se contentaient de regarder. .. Le travail des autres. Tous les jours, un veilleur sonnait du cor pour prévenir les moissonneurs improvisés, et gare à celui qui manquait à l’appel  ! Il était frappé d’une amende.

Ajoutons que ces prestations n'étaient pas complètement gratuites  : les scieurs avaient droit à un salaire, soit en nature, soit en argent. En nature, c'était généralement la neuvième gerbe, parfois la dixième qui leur revenait  ; parfois aussi, ils recevaient une somme d’argent. .. Bien modique, il est vrai ! Ils avaient aussi parfois d’autres droits, comme le droit de prendre les gerbes déliées pendant le transport, et ce qu’on appelait les mérils, c’est-à-dire les épis restés dans le champ, sur la place où l’on avait réuni les gerbes.

D’après le Livre des Jurés de Saint-Ouen, espèce de code des droits de la célèbre abbaye rouennaise, ce privilège revenait au bouvier qui conduisait les «  charrettes à gerbes  » , à Bouclou, par exemple hameau du canton de Boos, près de Quevreville-la-Poterie. Il était de en même à Tourville, mais avec cette réserve bien normande que les gerbes déliées appartenaient aux vilains «  quand elles ne peuvent être rencloses dans les liens  » , ce qui devait être bien rare ! Beaucoup de monde de toute condition faisait alors le mois d’août ; dans un très grand nombre de contrats d’apprentissage, en effet, ou encore dans les contrats de louage des domestiques, on trouve stipulée la réserve de mois d’août, c’est-à-dire le droit d’aller travailler à la récolte des blés. Généralement, dans les contrats, cette mention est ainsi libellée  : «  Guillaume, Pierre ou Jean  : par an, 14 francs, son août et son ardoir  » , c’est-à-dire le droit de prendre ce qu’il lui faut pour son chauffage. En dépit de tous ces droits, le sort des moissonneurs, obligés et contraints de se soumettre à toutes ces corvées, n'était pas très heureux, et un poète du XIIIe siècle, dans Le Conte des Vilains de Versont, se fait l'écho de leurs plaintes  :

Et voici le mois d'août,
Un service qui ne vous faut.
C'est qu'ils doivent la corvée
Ell''ne doit pas être oubliée.
C'est qu'ils doivent, les blés scier,
Aüner et appareiller,
Et tasser au milieu du champ;
Ainsi furent leurs ancesseurs (ancêtres),
Tel service font au seigneur.

Pour couper les blés, on se servait alors, soit de la faucille, soit de la faux. La faucille ou le faucillon représentés dans de nombreux manuscrits, reproduisait exactement la forme de celle usitée aujourd’hui dans nos campagnes. Souvent elle était fournie par le seigneur ; il est vrai qu’elle ne coûtait pas cher, car dans les comptes de l’abbaye de Montivilliers, on la trouve mentionnée comme valant 2 sous. Dans un missel du XVe siècle de notre Bibliothèque de Rouen, dans le Psautier de Louterell, les scieurs sont ainsi représentés coupant le blé, comme aussi dans les bas-reliefs de l’Hôtel du Bourgtheroulde. À moitié baissés, ils tiennent le blé à couper, à cinquante centimètres au-dessus du sol, serré dans la main gauche, la paume de la main tournée en dehors ; ils devaient manœuvrer la faucille de la main droite, comme en se servant d’une faux. C'était un peu la façon d’opérer qu’ont gardée les Anglais et les paysans bretons, et qu’ils appellent crèteler.

Mais au moyen-âge comme de nos jours, on se servait surtout de la faux qu’on trouve partout représentée dans les psautiers, dans les missels, dans le Bréviaire d’Amour de Béziers et qui apparaît absolument semblable à celle que nous connaissons. Bien souvent même, Jacques Bonhomme révolté se servit de ces fauchards, au temps des jacqueries, comme d’une arme redoutable qu’il savait admirablement manier. Les faux, fabriquées par les faiseurs d’allumelles ou de couteaux, valaient de 6 à 10 sous.

Quant aux faucheurs, ouvriers alloués, soit pour la moisson entière, soit à la journée, leur salaire, qu’on trouve mentionné soit dans les comptes du manoir de l’Archevêque de Rouen à Déville, soit dans les comptes de l’abbaye de Saint-Amand, varient beaucoup. En voici qui, pour faucher des prairies, du 20 avril à la Saint-Jacques, reçoivent, en 1399, 60 sous et une paire de souliers. En voici d’autres, à Déville qui, payés à la journée, touchent 4 sous pour faucher de l’avoine. Quand ils sont nourris, les faucheurs touchent pour leur journée, 4 sous 10 deniers à Montivilliers  ; parfois aussi, soit qu’ils scient les blés à la faucille comme à Déville, ou sur les biens de l’abbaye de Saint-Amand, ou qu’ils fauchent comme à Montivilliers et au Prieuré de Grandmont, ils sont payés à l’acre, à la tâche. A Sierville qui faisait partie des biens du Chapitre de la Cathédrale, ils recevaient en plus la treizième gerbe comme salaire.

D’autres récompenses attendaient aussi les faucheurs «  d’août  » . Pendant ces rudes travaux, comme on le faisait pour les vignerons, au début ou à la fin de la moisson, on leur distribuait du vin, et maintes fois, dans les comptes de l’Archevêché entr’autres, on trouve cité «  le vin des faucheurs, des scieurs et des lieurs  » . Une autre redevance était aussi le don d’une paire de gants, offerts principalement aux charretiers, aux valets, aux portiers, à la mi-août, pour les récompenser des derniers travaux de la récolte, de la rentrée des gerbes. Parfois, comme au prieuré de Grandmont, on donnait aux aoûteux des bonnets et des couteaux. C'était, pour ainsi dire, un droit que les ouvriers exigeaient, car on voit en 1456 qu’un paysan d’Ancourt, près d’Envermeu, furieux qu’on ne lui ait pas donné ses «  gants  » pour son «  août  » , s’appropria et délia six gerbes de la dîme du curé d’Inerville.

Quand le blé était scié ou fauché, restait à réunir les javelles, à les gerber et à les transporter dans la grange. Très souvent, cette opération, comme de nos jours, n’avait pas lieu immédiatement, et pendant ce temps il fallait la garder. C'était l’affaire des messiers, sorte de prévôts spéciaux chargés de la surveillance des moissons, armés d’un droit appelé de bedellerie, origine de nos bedeaux d'église ; les vilains étaient appelés à tour de rôle à remplir cet office — -3.1, sur les terres de l’abbaye de Saint-Ouen, par exemple, se poursuivait même la nuit. C'était un peu le même service que celui rempli par les saltuaires dans les colonies agricoles gallo-romaines. Pour cette corvée, les moines de Saint-Ouen—toujours généreux  ! —donnaient un denier par nuit.

La gerbe était, comme aujourd’hui, liée avec des liens de seigle ; mais parfois on la liait avec de la corde, ainsi que cela se faisait encore précédemment dans quelques communes de l’Eure ; mais liée ou pas liée, la gerbe demeurait souvent sur le champ, car la perception de la dîme et surtout du champart mettait de grands obstacles à l’enlèvement rapide des récoltes normandes.

Ah  ! Le champart, parmi tous les droits exécrés du paysan, était un des plus incommodes et des plus vexatoires  ! Il consistait dans les tenures, dites à champart, où le seigneur était pour ainsi dire associé au laboureur, dans un droit pour le premier de prendre une part sur le total des gerbes récoltées. Ici le sixième de la récolte, là le dixième ou le onzième, car le champart se liait pour sa perception avec les dîmes. Avant de rentrer sa récolte, il fallait que le paysan attendît la visite des champarteurs, et ceux-ci étaient parfois en retard. Le blé resté sur terre, exposé aux pluies et aux orages, se détériorait ; il n’en fallait pas moins qu’avant de s’occuper de sa propre récolte, le vilant se mît tout d’abord à porter à la grange les gerbes du champart.

Son blé resté de l'autre part
Qui est au vent et à la pluie
Au vilain malement ennuie
De son blé qui gist par le champ,

Dit encore le poème sur les vilains de Verson. Il était si ennuyeux ce droit de champart, que ceux qui lui étaient soumis, comme certains vassaux de l’Abbaye de Saint-Ouen, préféraient s’en acquitter par une rente appelée l'arrière-champart.

Quand le blé était mis en gerbe, on en faisait quelquefois des mullons, mais la plupart du temps, les paysans étaient tenus à une nouvelle corvée, celle de charrier, d’engranger les récoltes dans ces superbes et vastes granges dîmeresses, vrais monuments en pierre dont il nous reste tant d’exemples, comme à Bonneville, à Quittebeuf et ailleurs. C'était ce qu’on appelait la «  corvée de tasserie  » . Là se terminait la besogne, et, les champs ainsi dépouillés, on pouvait se mettre à glaner, mais le droit de glanage était souvent bien illusoire. On avait, en effet, au moyen-âge, conservé l’habitude romaine de couper les blés en deux fois  : la première, on coupait seulement les épis, la seconde, on enlevait le chaume resté sur pied, le conservant par cela même en bon état, ce qui était fort nécessaire à une époque où on couvrait beaucoup en paille.

Cet enlèvement du chaume, c’est ce qu’on nommait le gluage, la «  paille de glu  » . Les gluaces de seigle qu’on abandonne encore actuellement comme cadeau, aux aoûteux du pays de Caux, portent encore ce vieux nom français. Le chaume resté sur pied, et que nos paysans normands nomment encore les étaux, s’appelait les éteubles : le seigneur avait seul le droit de les abandonner à qui il voulait. Une des foires de Bayeux, la foire Sainte-Croix, je crois, portait encore avant la Révolution, le nom de Foire aux Etaux, parce qu'à l'époque où elle avait lieu, le 14 septembre, le blé ordinairement était coupé. Quand les grandes «  charrettes à gerbe  » , traînées le plus souvent par des attelages de cinq à six bœufs, étaient rentrées, le brave paysan pouvait regagner sa chaumine, s’il habitait dans les environs.

Si c'était un Breton, comme il en venait beaucoup alors pendant la moisson et comme il en vient encore en Basse-Normandie, il regagnait sa lande fleurie de bruyères et d’ajoncs. À son retour, que lui restait-il  ? Pas grand’chose. Il avait vécu assez bien, car seigneurs, abbayes et prieurés ne se montraient pas trop chiches sur le lard, les pois, le hareng, les galons de vin ou de cidre. C'était le meilleur de son lot. Pour le reste, écoutez ce que disait au XVIe siècle La Barre dans son Formulaire des Esleus :

« Si véritablement le laboureur prenoit garde quand il ensemence sa terre pour qui il sème, il ne semeroit pas. De son travail, il jouit le moins; la première poignée de grain qu'il jette en terre est pour Dieu, ainsi la dévoue-t-il librement ; la seconde ne suffit pour les oiseaux; la tierce pour les cens et rentes du trefoncier; la quatrième pour la dîme; la cinquième pour les tailles, impôts et subsides. Et quoy tout cela se prend devant qu'il n'y ait rien pour lui. Et il a à travailler jour et nuit, à veiller sur ses bestiaux et domestiques, se lever le premier, se coucher le dernier, soigner pour tous, en toutes saisons, occupé à faire valoir sa terre, à guéreter, à recouper, à biner, à composter, à cirer, à semer, hercer, sercler, scier, faucher, moissonner, reserrer, mettre en la grange, entasser, battre, moudre et boulanger, avant qu'en goûter. »

Qu’est-il demeuré de toutes ces coutumes et de ces traditions qui accompagnaient la moisson au moyenâge  ? Bien des usages sont restés et demeureront encore particulièrement dans le pays de Caux, véritable pays de la grande culture normande. Aujourd’hui, presque partout, la moisson, la récolte des blés, se fait à forfait par contrat passé entre les fermiers ou les propriétaires et un entrepreneur qui se charge, sous certaines conditions déterminées, de faucher, gerber et engranger la récolte dans un laps de temps déterminé. C’est l'entrepreneux ou le maître alloueux, véritable chef de l’entreprise, qui, généralement, aux premiers jours de l’année, se met en mesure de recruter les aoûteux, les aoûterons, les gens d’août, suivant les vieux termes de l’ancien langage français, qui, hommes et femmes, par couple, se chargeront de faire «  l’août  » . Le dimanche après la messe, souvent au cabaret, parfois à la halle, on fait l’alloû, on débat les conditions qui comportent généralement une somme d’argent comme salaire, et la nourriture et le logement assurés pour la durée du travail, environ quatre semaines. Si, par suite d’intempéries ou pour toutes autres causes, la moisson se prolonge, tant pis pour l’alloueux et pour ses ouvriers  ! C’est un des risques de son contrat.

Bien entendu, les salaires changent avec la condition de l'aoûteux; les faucheurs gagnent généralement de 60 à 90 francs et sont mieux payés que les ramasseurs, appelés en certains coins de notre département les brocards ou les raccommodeux, qui gagnent de 50 à 60 fr. La nourriture, dans un pays où les grands mâqueux n’ont jamais manqué, joue un grand rôle dans l’affaire et l’ordre et la nature des repas sont déterminés avec une rigueur toute protocolaire  : ils sont, du reste, fournis aux frais du maître alloueux.

Le fermier généralement ne fait que prêter gratuitement le «  four  » , maintenant abandonné dans la plupart de nos campagnes, —car on ne cuit plus —et où la «  fille d’août  » , solide gaillarde délurée, qui ne craint pas les galants propos, «  affète  » les plats et installe sa popotte. Souvent aussi le fermier donne plusieurs sacs de blé, calculés d’après le nombre des travailleurs, et le cidre, — tant de litres par acre, — tous ces pots de «  gros beire  » qu’entonne la soif inextinguible des moissonneurs. On ne sait pas ce que peut avaler un aoûteux sous le grand soleil de messidor  ! Quant au café, bien «  consolé  » , avec sa rainchette, sa surainchette, et son «  coup de pied  » … final. .. On n’en donne qu’aux jours de dimanche et de fête  !

La nourriture  ! Mais elle consiste en toute une suite de repas. Le matin, sur le coup de cinq heures, pour «  abattre le brouillard  » , avant le départ pour les champs, c’est un premier déjeuner frugal  : une bouchée de pain, un coup de cidre  ; vers huit ou dix heure, c’est une collation dans les champs, avec le pain, du fromage, des radis ; à midi, à l’Angelus sonnant, c’est le dîner à la ferme, repas plus copieux et plus solide, que suit parfois un moment de repos et de sommeil, la Méjsienne, la, Merienne, la sieste ou méridienne, d’après un vieux mot qu’on trouverait encore dans les poèmes de Guillaume de Normandie. Vers quatre ou cinq heures, c’est la collation, en campagne, où les dorées de beurre sont dévorées de bon appétit, arrosées de nombreuses accolades au pichet de cidre. Le soir, quand il fait beau, le travail se prolonge, après l’Angelus du soir tintant au clocher, et il est parfois neuf heures quand les «  aoûteux  » s’attablent à la ferme, pour le souper final, où l’on avale la soupe et quelques plats de légumes.

Le logement  ! Il est, la plupart du temps, offert par le fermier. On n’est point difficile, du reste ; les moutons, à cette époque, sont pour la plupart aux champs, et on gîte les aoûteux dans les bergeries vides, où ils installent tant bien que mal la literie qu’ils ont apportée. Et puis une bonne couche de paille fraîche est peut-être le meilleur lit pour les travailleurs harassés  ! S’ils habitent dans le voisinage, les aoûteux du pays, comme dans la chanson de Malborough, s’en retournent chez eux avec leurs femmes. Les autres se logent comme ils peuvent dans le cabastère, ainsi qu’on dit en plein pays de Caux, d’après un vieux terme normand qui, je crois bien, vient du verbe cabasser, entasser, serrer, empaqueter comme dans un «  cabas !  »

Et, dès l’aube, par la grande plaine où les blés aorés, les blés ornés, se balancent, on se met à la besogne. Le jauqueux a monté sa faux, disposé les «  pleyons  » ou les «  doigts  » de son gavelier, cette espèce de râtelier léger disposé le long de la lame et destiné à recevoir les épis pour les coucher sur le sol. Maintenant, voilà qu’il la rebat avec ses battements, son marteau frappant sur son enclumeau. Puis, dans le buhot, la corne de bœuf qui pend à sa ceinture, il saisit la pierre à aiguiser qui trempe dans le cidre et en passe quelques coups pour lui donner du morfil. Un coup de rifle, cette espèce de râpe en bois, et voilà la faux affûtée pour le travail. N’est pas faucheur qui veut  ! Il faut de la vigueur et de l’entrain, de solides poignets, pour balancer «  à Heur de bras  » , comme on dit, la hanse et la faux abattant les javelles ; il faut du coup d’œil pour couper droit, bien également, les tiges, et la besogne se complique parfois quand le vent incline des blés ou quand ceux-ci sont versés, couchés. Il faut alors ôter le gavelier et couper à faux nue, comme pour les fourrages et les menus grains.

Bien souvent alors le faucheur est obligé, au bout de chaque ondain3.4, d’interrompre le travail pour rebattre la faux  ! On ne fait plus maintenant souvent appel aux ouvriers étrangers, aux horzains, venus des Flandres ou de l’Artois, mais le travail de ces sapeurs picards était pourtant bien curieux. Ils se servaient, en effet, d’une sorte de crochet emmanché à un bâton, pour maintenir les tiges à couper, qu’ils tranchaient avec la sape, une espèce de faux à lame un peu recourbée et à manche court.

Derrière les faucheurs, qui, rangés par échelon, attaquent le champ, marchent les ramasseuses, les gaveloteux, qui réunissent les javelles et en forment de petits monceaux, ce qu’on appelle les hauviaux, ou pour parler avec l’accent cauchois, les hoviâs. Presque aussitôt, avec plusieurs gerbes, on formait les demoiselles en ayant soin de faire une capote avec une gerbe coiffant les autres, les épis en bas. C’est ce qu’on nomme aussi les vieillottes au veuillottes, vieux mot de patois normand, qui n’est qu’une forme diminutive altérée du mot vielle, qui s’est dit pour «  meule  » , et que je trouve dans le Journal du sieur de Gouberville  : «  Je fys mettre du foin en petite vielle  » . Le mot moyette, dont on se sert également, n’est, lui aussi, qu’un diminutif du mot moie, qui veut dire une «  meule de paille  » .

Au bout de huit à dix jours, on lie le blé ainsi déposé, suivant que les autres travaux de la moisson ont retenu plus ou moins longtemps les moissonneurs, car le blé bien enveillotté par les «  valets d’août  » peut supporter les intempéries. Dans le pays de Caux, la coutume est venue de lier le blé, à la fin de la journée, aussitôt qu’il est coupé, et de disposer quatre ou cinq gerbes qu’on recouvre avec une autre, l'épi en bas. C’est ce qu’on appelle un cosaque. Suivant la tradition, ce mode serait venu de prisonniers ou de soldats autrichiens ou russes qui, sous l’Empire, auraient introduit dans nos pays normands cette façon de disposer les gerbes. Parfois aussi, on endelize les gerbes, c’est-à-dire qu’on les dispose par dix, en dizeaux, ou bien encore en onzains ou en septias. Une fois liées, les gerbes sont placées sur la grande «  voiture à gerbes  » , non sans mal car il faut de vigoureux gaillards pour enlever les gerbes au bout de la fourquière.

Toute cette besogne se fait rapidement, alertement, mais à la campagne comme ailleurs, il y a toujours des gens qui ne se pressent pas et dont la récolte est en retard. Autrefois, on leur faisait une bonne farce : on disposait dans le champ un bonhomme de paille, faucille ou faulx en main. C'était l'épleteux, du mot «  épleter  » , qui est resté en anglais to expleit, aller vite, qui fournissait aux retardataires une aide. .. Un peu ironique. Les charrettes chargées, les tasseux se mettent à engranger sans perdre de place, en réservant tout au plus une petite, la battière, quand on battait encore en grange, au fléau. Souvent aussi, quand les granges sont pleines, on dresse dans les champs mêmes, en choisissant bien l’orientation et la situation, de grandes meules de blé circulaires, disposées sur un solage de bourrées ou de raptis de paille de colza, et ce n’est pas une mince besogne que de monter ces gerbes de blé bien d’aplomb de former ensuite le lermier et de coiffer le tout d’un de ces grands toits de chaume qui pointent sur l’horizon de la campagne dénudée.

Bien des fêtes, bien des traditions, non encore perdues, ni oubliées, se rapportent à la moisson dans notre région normande. La messe d’août, qui réunissait tous les moissonneurs, n’existe plus, niais les grandes réunions et les fêtes, prétextes à réjouissances et à plantureux repas, ne chôment pas. La première est L'Entrée d’août. Avec la grande charrette à gerbes de la ferme, prêtée par le fermier, le maître alloueux va chercher dans leur logis tous les aoûteux, dont il transporte la literie ; l'équipage est brillant, conduit par le charretier, monté sur le cheval de timon, et se rend ainsi à la ferme, où un bon repas attend les compagnons. Le dimanche suivant «  l’entrée  » le commencement de la moisson, devient, particulièrement dans le Pays de Caux, la fête du Plus aisé! «  Le plus aisé  !  » vous ne comprenez pas ! Eh oui, «  le plus aisé  » , suivant la malice paysanne, le «  plus facile  » des travaux à entreprendre. .. C’est de manger et de boire. Et on ne s’en prive pas ; on fait honneur au gigot, à la pièce de veau, aux légumes offerts par le fermier ou «  l’alloueux  » le tout arrosé de nombreux trous normands, car «  on ne peut s’en aller sur une gambe  » , et l’on mange jusqu'à ce qu’on «  rebouque  » , sans avoir besoin de réforcer les con — — -3.2 ! Et les conversations marchent ! Et les récita se suivent, émaillés du fameux «  I m’dit, qui dit, dit — -3.3- des Cauchois.

La fin de la moisson est encore célébrée par d’autres fêtes. C’est d’abord la Dernière gerbe, «  la gerbe à la maîtresse  » , la «  queville à la maîtresse  » , la «  dernière poignée  » , car les termes changent un peu, suivant les terroirs. La dernière gerbe est une poignée de blé ornée de fleurs, réservée dans le champ et que la fermière, surtout autrefois, devait couper elle-même avec une faucille enrubannée qu’on lui présentait, au bruit des coups de fusil tirés par les moissonneurs cachés dans les javelles. La dernière gerbe n'était pas toujours facile à couper et chacun disait son mot  : «  La «  faucille ne coupe pas  » , «  le mois d’août ne se ferait pas vite de ce pas-là.  » — «  Il y a du sorcier  !  » La gerbe coupée et liée avec la queville, c'était au fermier à la placer sur le haut de la dernière charrette, et la tâche n’est parfois point commode, car la gerbe à deux liens est lourde. Le même jour également a lieu la dernière fête de la moisson, dont le nom change un peu suivant les régions.

C’est la repassée d’août ou la passée d’août ou plutôt, étymologiquement, la parcie, vieil usage cité dans Ducange, en 1416, — ce n’est pas d’hier, — et dont le nom est formé de par, superlatif, et de recie qui s’est dit pour «  goûter  » . En d’autres endroits du Pays de Caux, la même fête prend le nom de caudet ou chaudô. D’où vient le mot  ? On n’en sait trop rien. On pourrait croire que le véritable nom serait plutôt co-dret; «  le coq droit  » , car les moissonneurs ont l’habitude de porter au bout d’une perche ou d’une fourche, le coq ou la volaille dont on leur a fait don pour le grand repas du soir.

Il y a, en effet, pendant toute la journée, une véritable promenade des gens d’août, rubans à la casquette, bouquets à la boutonnière, montés sur les grandes charrettes dont les limoniers ont revêtu leurs harnais de fêtes, à sonnailles et à pompons. On va par les chemins et les routes, sonnant du cornet ou de la conque, chantant les vieilles chansons rustiques comme celle-ci qui est populaire :

Voici le mois d'août venu.
Grande réjouissance!...

Ou bien encore celle-ci, qui se chante à Villerqueville  :

Là-bas, dans la plaine,
Ferdindi, ferdindon!
Faisons la moisson.
Le maître vient dire:
Hardi, compagnons!

On rapporte à la maison les calits et les paillasses, et cette fête, qui rappelle un peu le tableau de Léopold Robert, le Retour des Moissonneurs, se termine par un repas gargantuesque où l’on dévore coqs, poules, oies et canards, et où l’on fête la fin de la moisson.

Maintenant, dans les champs dénudés, les vieilles gens, la troupe des gamins et des fillettes peuvent, sous la conduite du garde champêtre, aller glaner et ramasser les derniers épis, échappés aux râteleurs, et toute cette grande série de travaux agricoles si vaillamment supportés se termine en faisant un peu de bien aux humbles et aux pauvres ! …

Ruses de maquignons

Chaque année, la foire aux chevaux bat son plein. C’est un des grands marchés de la région, avec la foire de Guibray au mois d’août, celle de Caen, la foire du Grand-Lundi, à Alençon, la Saint-André à Mortagne, la Foire des Barricades à Chartres ou la Foire fleurie à Bernay. Bien souvent, elle a changé d’emplacement, depuis le moyen-âge, où elle se tenait au Champ-du-Pardon, tantôt à la Vieille-Tour, tantôt au Vieux-Palais où l’on vendait les chevaux sous la domination anglaise, puis dans la rue du Marché, à la Rougemare et enfin sur les boulevards. Mais, à toutes les époques, elle fut toujours aussi fréquentée, aussi suivie, et il y avait foule, alors, autour des bons chevaux normands mis en vente, comme il y a foule sur la place Cauchoise.

Seul, le décor a varié. Actuellement, le long de la chaussée où se croisent les rails des tramways, auprès des contre-allées, est rangée l’alignée des chevaux qui hennissent ou se cabrent sous la pétarade des fouets. Autour d’eux, vont et viennent acheteurs et vendeurs, regardant, examinant de face ou de biais les bêtes exposées, inspectant tout d’un coup d'œil malin. Sur la place, des groupes d’hommes se forment, en longue blouse bleue, le bâton à courroie de cuir passée au poignet, suivant du regard, au loin, la trotterie d’une jument qui remonte le boulevard, auprès des arbres dont les feuilles jaunissent. En ces dernières belles journées d’automne, un coup de soleil passant entre deux nuages tombe sur les croupes luisantes, pique de feu les cocardes et fait briller les bonnettes à pompons rouges.

Et le temps passe à l’intérêt du marché, à des discussions fort animées, à voir les chevaux s’enlever et courir, à écouter le tohu-bohu de cette foule qui grossit, faisant des attroupements, vite dispersés au passage du tram qui file rapidement. Aux devantures des cafés de la place qui ont sorti leurs tables des grands jours, on se réunit pour discuter les ventes, terminer les marchés devant les petits verres de calvados. C’est le sceau du contrat ; il faut boire pour que les affaires soient bonnes. C’est l’accolade des mains après le combat, la réconciliation après les gros mots du prix à débattre, l’oubli des fraudes et des ruses mises en œuvre.

Il faut bien dire, en effet, qu’innombrables sont les stratagèmes, les moyens de ruser et de tromper employés dans la vente des chevaux, les pièges tendus à la confiance ou à la bonne foi des acheteurs. Pourquoi ne les passerions-nous pas en revue  ? Pourquoi ne dévoilerions-nous pas quelques-uns de ces trucs sur lesquels les maquignons, madrés compères, aiment à garder un silence mystérieux et prudent. Les marchands parfaitement honnêtes, auxquels on peut s’adresser sans crainte, sont heureusement légion et ne peuvent se froisser de ces quelques notes. Quant aux. .. Autres, n’est-il pas utile de mettre le public en garde contre ces duperies, contre ces fraudes manifestes qui revêtent des formes multiples, soit qu’elles aient pour but de donner au cheval vendu une allure générale d’ardeur, de vigueur, de docilité et d’endurance, soit qu’il s’agisse de dissimuler ses tares, ses maladies ou ses défauts  ?

Représentez-vous un cheval commun venant de la campagne. Il a le poil long, bourru, le ventre gros, de grands pieds plats. La tête est grosse, la crinière rude et forte dissimulant l’encolure, le garrot et la queue hérissés de poils grossiers. C’est le «  canard  » , le canasson, le «  gail  » dans toute sa hideur.

Comment va-t-on le parer, ce laideron  ? Par quels artifices, par quelles dissimulations, par quelles supercheries de toilette et d’arrangement, va-t-on métamorphoser cet animal laid en une bête de prix et d’allure  ? Comment va-t-on changer Rossinante en Bucéphale  ? Tout l’art, toute l’ingéniosité adroite des maquignons fins et retors consiste, cependant, à accomplir ce miracle, par mille moyens, par mille tours de métier, dont on usera, soit avant la vente, soit pendant celle-ci, sous l'œil même de l’acheteur.

Avant la vente. .. C’est la préparation, c’est la toilette générale, qui doit donner au cheval ce premier aspect, cette harmonie des proportions, cette forme, cette condition, ce port qui séduisent au premier coup d'œil l’acheteur. Le ventre du cheval qui doit être mis en vente est-il trop gros  ? On le fait tomber par des purgations. Le cheval paraît alors plus grand, plus membre, plus vigoureux. En même temps, on brûle les crins du pourtour du nez, de la bouche, des ganaches, des oreilles. On élague la crinière et la queue, et on tond les longs poils qui déparaient la robe de l’animal. C’est là une première toilette, un premier arrangement — très licite, au surplus — et qui suffit pour donner à l’animal dégagé dans son ensemble, un caractère d'élégance et de distinction relatives. Mais les maquignons ont bien d’autres tours dans leur sac pour tromper les acheteurs, moyens très subtils, très ingénieux parfois, et ruses parfois aussi tellement grossières, qu’on ne les croirait pas possibles si on ne savait qu’elles ont été mises en usage.

Voici tout d’abord un truc général très souvent employé. Adroits et cruels, les maquignons se font craindre des animaux les plus revêches comme des plus indifférents. Toutes les fois qu’ils les approchent, ils les frappent sans prononcer une parole. Les chevaux paresseux, âgés ou malades, pour leur donner une apparence d'énergie ou d’activité, sont ainsi soumis à une flagellation sévère et cruelle. Après un court séjour dans les écuries, les chevaux, traités de cette façon, ne peuvent sentir l’approche de l’homme sans exécuter les plus vifs mouvements. Au plus léger bruit, au moindre contact, ils bondissent tant ils ont peur de voir se renouveler l'épreuve qu’ils viennent de subir. Le cheval le plus mou paraît alors tout feu, mais l’acheteur habile ne se laisse point surprendre par cette ruse grossière et ne confond point la pétulance que cause la terreur avec la vigueur et l’activité naturelles. Il reconnaît bientôt l’origine de l’effroi que trahissent la contenance du cheval et son agitation fiévreuse.

Par contre, les chevaux sont-ils vicieux, rétifs, ombrageux  ? On leur fait absorber des narcotiques, du laudanum, du chloral et d’autres drogues qui les calment et les apaisent. Ils sont hébétés, ont l’œil fixe, l’air indifférent et deviennent maniables et doux. C’est le plus souvent l’ivraie, — qu’on a bien soin de ne pas séparer du bon grain, suivant le précepte de l’Evangile, — qui, mélangée avec de l’avoine, sert pour assoupir les chevaux trop vifs. En Vendée, on a vu des animaux qui, en mangeant de l’ivraie dans les pâturages, perdaient la faculté de se conduire et tombaient endormis dans les fossés.

Ce qui peut également indiquer la méchanceté des animaux, ce sont les traces de l’action du serre-nez ou de la moraille, qu’on a été obligé d’employer pour ferrer le cheval, ou pour le seller. Bien entendu, le maquignon trouvera mille prétextes pour expliquer ces traces. Avec les ressources de son imagination, il n’est jamais en peine pour inventer des raisons plausibles. «  C'était pour faire tenir tranquille le cheval, lors du «  pansement d’une plaie  !  » ou pour tout autre motif qui ne se représentera plus ; mais n’en croyez rien  !

Ce sont là des moyens généraux pour «  parer la marchandise  » ; mais que de ruses particulières, dues à l’esprit fécond des maquignons, ne met-on pas en œuvre pour orner de qualités. .. Qu’il n’a pas, le cheval mis en vente  ! Quand le cheval vieillit, par exemple, les cavités qui surmontent les yeux s’approfondissent  ; c’est un des signes les plus apparents des approches de la vieillesse, c’est pour la race chevaline, la première ride, le premier cheveu blanc, la fatale patte d’oie ! Eh bien, les maquignons ont trouvé le moyen de dissimuler ce défaut, grâce à un procédé bizarre. Par de petits trous faits sous la peau, ils insufflent de l’air dans les salières. Fraude peu répandue, dira-t-on, mais qui existe, car elle a été signalée devant les tribunaux. L’opération, il est vrai, ne conserve son effet que pendant un court espace de temps, et doit se faire presqu’ immédiatement avant la mise en vente. Elle suffit cependant, aux yeux de gens non avertis, pour améliorer sensiblement l’apparence d’un cheval vieilli. Généralement aussi, on complète la fraude, en enlevant ou en teignant les poils blancs des naseaux et de la tête.

Les oreilles sont, chez le cheval, un signe de race. Fines, mobiles, bien maintenues, elles fournissent des données précises sur l’origine, la force, le tempérament, les qualités, les défauts de l’animal. La bête a-t-elle l’oreille longue, penchée vers la terre, comme le nez fameux du père Aubry, dans Atala, qui «  aspirait vers la tombe  » ? Le cheval n’est qu’un oreillard, sans grande valeur, sans maintien et sans grâce. Mais les maquignons sont là, qui vont lui donner le chic qui lui manque. Pour cela, ils enlèvent une partie de la peau sur la nuque et font une suture aux deux bords de la plaie ; les oreilles sont alors relevées et droites, comme celles des chevaux de bonne race.

La queue de l’animal, quand elle est attachée haut, bien portée et bien relevée, donne un air distingué et vigoureux au cheval. Les Arabes — qui sont maîtres dans l’art de la connaissance des chevaux — le savent bien, et ils commencent souvent l’examen d’une bête en vente. .. Par la queue. Les maquignons ne l’ignorent pas non plus et de là vient leur truc classique, aujourd’hui bien débiné, qui consiste dans l’application. .. Du poivre ou du gingembre, là où on ne croirait pas les rencontrer. Comme disait Molière, on voit bien que ces gens-là «  ne sont pas accoutumés de parler à des visages !  »

Le procédé est désagréable à l’animal, mais ne lui cause pas de réelle souffrance ; il donne même de la grâce à la démarche du cheval et de l'énergie à ses mouvements, à condition de ne pas en abuser.

Il y a encore un autre moyen de faire porter la queue «  en trompe  » aux chevaux qui ont la queue basse  : c’est ce que l’on appelle l'opération de la queue à l’anglaise. Il suffit de couper les muscles de la face inférieure de la queue, afin que les muscles releveurs de la face supérieure, n’ayant plus d’antagonistes, produisent plus d’effet. Le cheval prend ainsi beaucoup d’allure.

Mais la grande ruse des maquignons, le chapitre sur lequel ils ont le plus exercé leur ingéniosité et leur fertilité d’inventions, ce sont les dents. A tout prendre, ils savent bien que les ruses précédentes ne portent que sur des signes généraux, mais non absolument déterminatifs, tandis que la conformation des dents, chez le cheval, est un indice à peu près sûr de son âge. Ses dents, c’est son état-civil, c’est son extrait de naissance. «  A cheval donné, on ne regarde pas les dents  » , dit le proverbe ; mais «  à cheval vendu  » , il n’en va pas de même. Et c’est pourquoi les maquignons et les revendeurs, très ferrés sur ces signes de reconnaissance, connaissant très bien les différences existant entre les dents de lait et les dents caduques, les remplaçantes et les persistantes, sachant aussi les modifications que l'âge et l’usure apportent à la conformation des incisives, des pinces et des coins, sont de merveilleux dentistes. .. Pour chevaux. Deux occasions s’offrent de montrer leurs talents en ce genre, soit qu’ils veuillent faire paraître un cheval plus vieux qu’il n’est réellement, soit qu’ils veuillent, comme le docteur Faust, rajeunir un cheval déjà âgé. Si le maquignon peut vendre un cheval de trois ans pour un cheval de quatre, il gagne une année d’entretien. Tant pis pour l’acquéreur s’il se trouve en possession d’un animal trop jeune pour supporter un travail un peu rude  ! Pour accomplir ce premier genre de supercherie, le maquignon use de ce que l’on appelle «  la contre-marque  » . Veut-on contre-marquer les poulains qu’on veut vieillir  ? On arrache les incisives caduques, puis les pinces, les mitoyennes et les coins, toutes les dents qui, naturellement, seraient tombées à l'âge de cinq ans. On devance ainsi de dix ou douze mois l'éruption des dents de remplacement qui, n'étant plus retenues par les dents de lait, surgissent rapidement. Excellent moyen de vieillir, en apparence, et en peu de temps, les jeunes chevaux.

Pour rajeunir les vieux chevaux, il est besoin d’un autre talisman, d’une autre méthode, phis difficile. «  N’arrachez plus, falsifiez  » , telle est alors la devise des maquignons qui usent pour cela du Bishopping, ainsi dénommé par nos bons amis les Anglais, du nom de son glorieux inventeur, Bishop  ! La «  contre-marque de rajeunissement  » la plus employée consiste à raccourcir les dents incisives si elles sont trop longues, puis à pratiquer, avec un burin, vers le centre de la table dentaire, une sorte de cavité qui représente le cornet, ce creux qui disparaît généralement chez les chevaux de dix ans. La voilà bien, la sculpture sur ivoire, la voilà bien !

Mais ce n’est pas tout. Pour donner à cette cavité quelque ressemblance avec le cornet naturel, il faut imiter une espèce de matière noire qui se trouve au milieu de la dent, et que les gens de cheval appellent le germe de fêve. C’est l’enfance de l’art, pour les truqueurs de chevaux, soit qu’ils noircissent l’intérieur de la dent avec de l’encre grasse, soit qu’ils fassent brûler dans son intérieur, un grain de seigle au moyen d’un fer chauffé à rouge. Malgré toutes ces précautions, un œil exercé n’a point grand mal à découvrir les contremarques. On se rend compte alors que les dents incisives ont été raccourcies, à ce que les dents inférieuresne touchent pas les supérieures, quand la bouche est fermée. En plus, les bords du cornet ainsi artificiellement fabriqué, sont rudes et irréguliers et l’anneau d'émail blanc qui entoure la marque naturelle, fait défaut. Et puis. .. Et puis le cheval, ainsi rajeuni, n’aime pas beaucoup se laisser examiner la bouche. Il se souvient, le bon dada, des souffrances qu’on lui a fait subir et il renâcle. Cela seul suffirait à indiquer la fraude. Voilà pour les supercheries principales ayant pour but de parer, de présenter le cheval à la montre et nous en oublions, tel que la préparation de la robe, du poil, fin, court, luisant et lustré, qu’on obtient en administrant au cheval de la graine de lin, de l’arsenic, et en l'étouffant sous des couvertures de laine dans des écuries chaudes.

Là ne se bornent pas les ruses et les tours des mauvais maquignons. Bien souvent, le cheval a des vices, des mauvaises habitudes, des tares, des maladies plus ou moins sérieuses, plus ou moins chroniques. Il s’agit tant bien que mal, de dissimuler et de masquer ces défauts qui changent de tout au tout la condition d’une bête mise en vente.

Comme les pauvres humains, les chevaux ont des vices nombreux dont la plupart sont très connus. Mordre et ruer sont les plus communs et les plus dangereux, et très souvent ils sont réunis. Généralement, à l’examen dans l'écurie, l’acheteur s’en aperçoit, ne serait-ce qu’aux précautions prises par le vendeur qui, prudemment se gare des attaques de la bête. Pour dissimuler momentanément ces vices, les maquignons usent de drogues. Avec de l’opium administré à jeun, ils obtiennent une docilité temporaire quand ils n’ont pas recours à la fatigue et à la faim pour apaiser les bêtes vicieuses, indomptables ou obstinées. Les mauvaises habitudes, sans être aussi graves que les vices invétérés, se rencontrent aussi souvent chez les chevaux. Celui-ci frappe du pied, déchire ses couvertures ; celui-là se détache la nuit, cet autre se roule dans l'écurie. Tout cela est bien difficile à découvrir avant l’achat, et les inconvénients que ces habitudes entraînent se font surtout sentir après qu’on a eu connaissance de leur existence. Une mauvaise habitude plus répandue est le tic, qu’en Angleterre on considère même comme une véritable maladie.

Très drôle, le tic, qui est une vraie manie chevaline, une véritable obsession. Un cheval est-il tiqueur ? Il s’amuse à saisir, avec les dents de devant, le bord de la mangeoire, puis dilate son gosier et absorbe l’air en faisant entendre un bruit qui ressemble à un rotement, pendant qu’il rapproche ses quatre pieds. Parfois, il tique dehors ; il tique au vent, en absorbant violemment l’air extérieur. On s’aperçoit souvent que le cheval est tiqueur aux marques de courroie, serrée autour de l’encolure, qu’on a l’habitude de mettre aux chevaux pour les empêcher de tiquer. Mais les maquignons maquillent habilement ces marques ou tâchent de les dissimuler sous des colliers ou des attaches. Au surplus, la fraude n’a pas grande conséquence, car le tic, avec ou sans usure des dents, est, je crois, bien classé dans les vices rédhibitoires.

Ceux-ci, les truqueurs de chevaux se gardent bien, la plupart du temps, de s’amuser à les dissimuler ; ils savent que s’il y a vice rédhibitoire, la vente est nulle de droit, soit que le vendeur ait connu ou ignoré l’existence de la maladie, avérée ou suspecte, dont la bête était atteinte. Ce sont des dispositions de l’ancienne loi de 1838, qu’ont reproduites les lois du 2 août 1884 et du 31 juillet 1895. Mais il y a d’autres maladies que les mauvais maquignons ont tout intérêt à cacher. Voyons comment ils s’y prennent. Pour dissimuler un jetage quelconque par les naseaux, un écoulement malsain, qui n’est pas toujours aussi grave que la morve, ils ont soin, en cachette, d’essuyer les naseaux de l’animal, ou bien encore, pour les épurer, ils lui font faire un temps de galop très rapide. Il arrive aussi qu’ils emploient une injection astringente ou qu’ils introduisent un morceau d'épongé dans le naseau affecté. Abominables pratiques qu’on parvient cependant à découvrir en ouvrant les naseaux, de manière à voir aussi haut que possible, ou en les comprimant alternativement, de façon à forcer le cheval à ne respirer que par un seul à la fois.

Pour la fluxion périodique des yeux, qui est une maladie très sérieuse chez le cheval, il est assez difficile de la dissimuler. Aussi les maquignons, retors et madrés, ne s’amusent-ils pas à ce jeu. Ils se contenteront de prétendre que l’affection est toute nouvelle, ils jureront leurs grands dieux qu’ils n’y comprennent rien, que la maladie doit être due à une cause purement accidentelle. En attendant, le matin avant la vente/ pour donner de la vraisemblance à leur assertion, ils auront introduit un brin de foin entre la paupière et le globe de l’œil. Il suffira qu’un compère, ou la personne que vous aurez chargé de visiter le cheval, découvre le brin de foin «  d’où venait tout le mal  » , pour que le marchand, qui vient de vous rouler invoque sa bonne foi et se félicite d’avoir pu, si à propos, vous en donner la preuve. C’est, au reste, un truc souvent employé, que cette simulation d’un mal moindre, pour cacher ou expliquer un mal plus grave. On a souvent vu des maquignons, peu consciencieux, faire ainsi des contusions, des plaies aux tempes, aux paupières, pour simuler une ophtalmie aiguë… mais due à une cause externe. Ils aviveront, par exemple encore, des plaies anciennes, pour leur donner un aspect récent, en les attribuant à des causes minimes, alors que ces blessures sont dues à des chutes sur le sol ou contre des murailles, dans des cas de vertigo ou d'épilepsie. On ne peut se figurer les ressources de leur esprit en ces matières. Aussi le meilleur est-il pour le simple acquéreur de ne jamais acheter un cheval malade et de s’en fier là-dessus à l’adage des Arabes  : «  Ruiné, fils de ruine, celui qui achète pour guérir.  »

Les affections respiratoires ont une grande importance dans la vente d’un cheval. Dans la pousse, par exemple, l’inspiration se fait bien régulièrement, mais l’expiration a lieu en deux temps, provoquant sur le flanc du cheval un arrêt saccadé, ce qu’on appelle le soubresaut, le coup de fouet. Pour cacher cette affection, les vieux maquignons s'étaient mis dans l’esprit de pratiquer, sous la queue du cheval, une ouverture qu’ils appelaient le sifflet, le rossignol. Ça ne servait pas à grand’chose, mais cela seul suffit à témoigner des roueries du maquignonnage. Aujourd’hui, la pousse est masquée par une saignée, par la suppression du foin, par des boissons miellées et de l’arsenic. La mise au pré agit aussi dans le même sens. Le cornage provoque également une gêne dans la respiration du cheval, mais elle est due au rétrécissement ou à la constriction de la trachée-artère. Comme le bruit qui dénonce le cornage se fait plutôt entendre quand le cheval est en action, quand la respiration est rendue plus rapide par la fatigue qu’au repos, le vendeur avisé a toujours soin de conduire le cheval à une assez grande distance avant de le mettre au galop, et prudemment, au retour, il ralentit l’allure pour que la respiration du cheval cornard soit devenue plus calme quand il arrivera devant l’examinateur.

Et cela nous amène à parler des innombrables ruses auxquelles a recours le maquignon quand le cheval est présenté sur le terrain, soit vu en main, à bout de longe, au pas et au trot, soit vu monté au trot ou au galop. Il faut bien se dire que le maquignon se servira alors de tous les avantages qui peuvent augmenter l’apparence de la bête qu’il met en vente, et qu’il n’en oubliera aucun. Il connaît tout, il sait tout. .. Comme d’Harcourt, et en profite pour tromper et flouer l’acheteur, le bon gogo, que, dans son argot spécial, il a décoré du nom de carafe. Le cheval est-il trop court de reins  ? Il aura soin de placer dessus une couverture très étroite. Est-il trop long ? Il en placera une qui laissera à peine voir l’extrémité de la croupe. Si le cheval a une tare quelconque, soyez sûr qu’on fera en sorte de vous la cacher, de la placer du côté d’un mur, de ne le faire passer devant vos yeux que quand votre attention sera attirée d’un autre côté. Si la bête a un défaut d’aplomb, vous aurez du mal à vous en apercevoir, car elle est dressée à se remuer, à se tourner, à se «  camper  » . Veut-on faire paraître le garrot élevé  ? On aura soin de placer le cheval sur un endroit en pente les sabots relevés. Si en examinant le cheval à l'écurie vous l’avez trouvé un peu trop grand, on le placera dans un lieu bas.

Pour cacher un crapaud ou une crevasse au pied, on fera marcher le cheval dans la boue, si, au préalable, on ne les a pas remplis de mastic, de cire ou de cambouis. Pour masquer le défaut d’un pied plat, on aura eu soin de mettre un fer fortement ajusté. Pour une maladie de la fourchette, ou une inflammation comme une bleime, on l’aura dissimulée sous un fer couvert. Un fer sans étampures empêchera le cheval de se couper; un fer à forts crampons l’exhaussera et le fera paraître plus haut.

Par des moyens aussi ingénieux, on dissimulera les traces de vésicatoire ou de sinapisme qui se révèlent souvent par la dépilation  ; on teindra les poils blancs venus sur une tare ou une cicatrice, on ira même jusqu'à coller du faux poil sur un genou couronné.

Quant aux boîteries qui ne sont pas toujours faciles à découvrir, on mettra tout en œuvre pour les cacher, en s’efforçant de promener le cheval sur un terrain mou, où le défaut est moins apparent, la tête soutenue par la bride avec fermeté. Si le cheval boîte à froid, on tâchera de le présenter étant échauffé et suffisamment préparé  ; s’il boîte à chaud, par des bains, des cataplasmes, un long repos, on s'évertuera à faire quasi disparaître la boîterie. Et puis, du diable  ! S’il est commode de suivre et de comparer les mouvements du cheval présenté  ! Allez voir, si la bête a un écart à l'épaule, une faiblesse au jarret, quand, poussée, retenue, torturée, elle ne fait pas deux pas sans changer d’allure, trottant, galopant, reprenant le pas  ! Le cheval trotte-t-il à la longe, le marchand tout courant, de son bâton attaché au poignet, piquera au besoin l’animal pour le forcer à se relever, à prendre une bonne tournure de vigueur et de santé.

Voilà à peu près le bilan des principales ruses employées par les maquignons. Le chapitre est déjà long et nous en passons et. .. Des meilleures, ne seraient-ce que celle employées lors de la signature des contrats de vente, des garanties, expresses ou tacites. Là-dessus il y en aurait trop à conter, sans oublier celle de ce maquignon, qui, sur son contrat, apposait cette mention, avec une faute d’orthographe : « cheval vendu an garantie  » et après coup ajoutait deux s, en tête et en queue, ce qui faisait «  sans garantie  » ! Mais tout cela n’est le fait que de mauvais maquignons, mis au ban de la corporation fort honnête, Dieu merci  ! Malgré tout, on s'étonnera encore que la vente et le commerce des chevaux soient livrés à de si astucieuse pratiques de fraude et de tromperie. «  La faute en est, disait Baucher, le  » grand cavalier, à ce que rien n’est aussi difficile que de bien connaître le cheval  » . Il est vrai que d’ici cinquante ans, au train dont vont cycles, motocycles et automobiles, on les connaîtra encore moins. Le règne des chevaux, de ceux qui les vendent et de ceux qui les achètent, — acquéreurs et maquignons, — sera bien près de disparaître  ! ….

Les chemineaux
et trimardeurs
en Normandie

Aux premiers beaux jours, la grande tribu des chemineaux, des trimardeurs5.7 et des nomades se remet en marche par la première grande route qui s’ouvre devant elle.

Son baluchon sur l'épaule, ses papiers en poche, seul ou avec quelque compagnon de voyage, l' «  errant  » de la grande route s’en va devant soi, par n’importe quel chemin, dans l’ignoré, dans l’inconnu, vivant la plupart du temps de mendicité ou de rapines, détesté avec juste raison de nos paysans normands dont il est la terreur. Si d’aventure, parmi ces misérables, il y a quelques malheureux plus dignes de pitié que d’effroi, pauvres diables sur lesquels le mauvais sort s’acharne, ils sont confondus dans la haine que professent nos paysans normands pour leurs éternels ennemis.

On a déjà bien souvent recherché les causes de ce vagabondage, qui d’année en année se développe et augmente. On a, tant bien que mal — car les statistiques en de pareilles matières sont difficiles à établir — dénombré cette armée de mendiants et de nomades qui ne s'élèverait pas à moins de 350 000 hommes, chiffre formidable et qui est en dessous de la réalité. Des écrivains, des criminalistes comme M. Fourquet qui, lors de la série rouge des crimes de Vacher, a publié une étude intéressante sur les «  Vagabonds criminels  » , ont essayé de rétablir les origines du «  voyage  » , ce qui pousse dans cette vie de mendicité et d’oisiveté des individus de tous types, déclassés ou criminels. Ils ont établi quels étaient leurs champs d’opérations, essayé de démontrer que, comme les oiseaux migrateurs, les vagabonds, obéissant à certaines lois qui les poussaient dans la belle saison du Midi vers le Nord, remontaient par la vallée du Rhône, ou par l’Auvergne, vers Paris, vers les Flandres, où les attiraient les usines, et surtout vers cette bonne Normandie, cette plantureuse Normandie, qui est un peu comme «  la Terre promise  » du mendigot.

Ce sont là des études de sociologie, certainement curieuses et établies sur des faits, parfois même sur des confidences et des aveux de gens ayant mené cette vie errante, mais ces études ne valent point l’observation directe. Justement, quelqu’un de bien placé pour observer les mœurs très peu connues de cette population errante, un officier de police judiciaire, M. Devosse, commissaire de police au Neubourg, a publié un petit livre sur les Nomades, mendiants et vagabonds, qui ne se base que sur des faits vus, et qui, par suite, fournit d'étranges révélations sur les conditions du vagabondage en Normandie.

Sans insister sur la vie ordinaire du chemineau, de bourgade en bourgade, acceptant parfois une corvée dans quelque exploitation rurale pour se procurer surtout un certificat de travail, mendiant la plupart du temps, ou exerçant quelque métier de colporteur, de vannier, de rétameur, M. Devosse s’est surtout préoccupé de «  débiner  » les trucs innombrables dont usent les professionnels du trimard dans toutes les circonstances de leur existence aventureuse. C’est là un des chapitres les plus curieux, les plus inédits, du petit livre que nous signalons et que bon nombre de nos lecteurs campagnards ne seront point fâchés de connaître.

Innombrables sont les trucs des trimardeurs ; ils les exercent dans mille buts différents. Les uns servent à apitoyer la commisération publique. Ce sont des simulations de tout ordre et de tous genres, simulations de maladies ou d’infirmités, dont certaines sont classiques et datent même du Moyen Âge.

Parmi ces mendigots, les uns, par exemple, appliquent sur leur corps, bras ou jambes, des feuilles ou des plantes qui provoquent des ulcères superficiels. D’autres poussent la simulation plus loin. Le docteur Regnault, dans le Correspondant médical, a raconté le cas d’un mendiant, soigné à l’hôpital Saint‑Louis, qui dissimulait, sous son matelas, de la pâte de Canquoin5.1 et l’appliquait sur sa jambe, la nuit, quand on ne l’observait pas.

Il y a des trucs passagers et, au demeurant, assez anodins, quoique renouvelés des Francs‑Mitous5.2 du Moyen Âge. L’un consiste à se lier les bras au‑dessus du coude pour faire cesser les battements du pouls, et à se laisser tomber en défaillance sur la voie publique. Les malins complètent cette méthode par un truc fort ingénieux  : ils placent dans leur bouche un minuscule morceau de savon qui leur sert à imiter, et fort bien, l'écume des épileptiques, se tordant en une crise épouvantable. Pendant que le pauvre diable se livre à des contorsions fort bien imitées, il y a toujours près de lui un compère attendri, qui fait la quête, pour le secourir parmi les badauds rassemblés, quitte ensuite à partager la recette.

Un autre truc, nous dit M. Georges Devosse qui les a tous étudiés, consiste dans l’atrophie d’un membre, truc qui exige une pratique constante. C’est le bras gauche, généralement plus faible que le bras droit, qui est tout indiqué pour cette opération, surtout quand, à la suite d’une fracture ou d’une blessure, il offre un commencement de faiblesse ou de maigreur. Alors le résultat est rapide  ; avec des cordelettes aux tours nombreux et pressés, le brave mendiant se fait ligaturer pendant un certain temps. Quant à la main, elle est recroquevillée et serrée dans un paquet de chiffons. Par surcroît, l’homme a la précaution de s’endormir sur le membre qu’il destine à l’exhibition pour l’apitoiement des femmes nerveuses et des bons gogos, toujours prêts à secourir ces misérables si peu dignes de pitié. Notez, en passant, que le truc n’est pas spécial à nos mendigots et trimardeurs européens, car le Dr Matignon l’a signalé parmi les mendiants chinois, qui, de leur misère, ont su se faire un gagne‑pain très rémunérateur, et qui, sur ce point, en remontreraient à nos professionnels. Si vous observez, vous verrez que cette infirmité du bras atrophié est fort commune  ; elle est la préférée des chanteurs ambulants, des marchands de papier à lettre et de crayons.

Sur ce chapitre des trucs servant à attirer la pitié des bonnes âmes, on ne tarirait pas. Mais il en est d’autres qui ont trait à la vie quotidienne des trimardeurs et qu’il est bon d’indiquer. Dans cette vie libre par les grands chemins, si grande que soit la liberté laissée, de par l’incurie de nos lois, à ces mendiants des grandes routes, il y a bien quelques restrictions à cette indépendance, ne serait‑ce que l’obligation de posséder quelques papiers d’identité. Certes, dans la vie ordinaire, nul n’est astreint à porter sur soi des pièces ou un papier quelconque. Nos braves artisans, nos ouvriers des campagnes ou des villes n’ont presque jamais sur eux de pièces d’identité et plus d’un serait souvent bien embarrassé de répondre à la fameuse interrogation des gendarmes, aperçus au détour du chemin  : «  — Vos papiers, s’il vous plaît  ?  »

Par contre, tous les nomades, trimardeurs, vagabonds en ont toujours de toutes sortes et de tous genres. C’est pour ainsi dire un geste professionnel que celui du chemineau, mettant la main à sa besace ou à sa poche pour en tirer un tas de papiers, pliés, cassés, soigneusement enveloppés dans un morceau de drap ou dans une enveloppe, qu’il vous exhibe. C’est là le dernier signe de notre paperasserie administrative. Le pauvre hère, qui n’a souvent pas un sou vaillant, possède toute une série de pièces, de documents, dûment timbrés, paraphés, enregistrés, qui disent éloquemment toutes les beautés de la bureaucratie officielle. À juger par le soin que met le mendiant à les manier, à les classer, à les mettre dans sa poche, on sent qu’il connaît toute la valeur de ces passeports, de ces récépissés de colporteur ou de ces certificats, qui sont les garanties de sa vie libre.

Aussi quels trucs n’emploient‑ils point pour se les procurer  ? Pour certains, les Bohémiens, par exemple, on ne peut exiger que le passeport  ; encore est‑il que la loi de Vendémiaire an IV, qui l’exige pour tout voyageur français ou étranger, n’est guère appliquée. Pour la patente, il en est de même, car ces incorrigibles nomades savent bien que maire ou garde champêtre se donnent rarement le mal de saisir matériel ou marchandises. Quant aux carnets d’autorisation, imposés plus particulièrement aux roulottiers par la loi du 6 janvier 1863, les maires ne les refusent guère, et ils sont la plupart du temps surchargés de visas dont il est bien difficile de vérifier l’authenticité. Dans une même roulotte, on a trouvé jusqu'à huit ou dix carnets, et cette multiplicité permet à la même bande d’opérer sur plusieurs champs de foire à la fois, et à l’occasion de produire la confusion dans les recherches.

Pour le simple trimardeur, c’est surtout le certificat de travail et le certificat de colportage qui sont nécessaires, mais il suffit d’en obtenir le visa une première fois pour entraîner l’accumulation d’autres visas accordés avec facilité. Tenez, les vanniers ambulants, nous apprend M. Devosse, sont parmi les «  routiers  » ceux qui savent le mieux extorquer les visas administratifs. Tous sont‑ils authentiques et véritables  ? Dans son étude sur les Vagabonds criminels, M. A. Fourquet raconte que beaucoup de chemineaux ont des cachets de mairie qu’ils achètent à la brocante, mais il en est d’autres, les vieux pilons du «  trimard  » et du «  voyage  » qui, suivant leur expression, lèvent beaucoup plus commodément les certificats municipaux.

Comment s’y prennent‑ils  ? Oh  ! Assez simplement. Le trimardeur, en flânant le long du mur de quelque vieille campagne, a aperçu quelque affiche revêtue du sceau de la commune, adjudication annoncée, vente prochaine. Rapidement, il arrache le coin de cette affiche où le timbre a marqué son empreinte. Puis il continue sa marche matinale  ; plus tard, plus loin, dans un coin bien tranquille, à l’abri des regards curieux, il applique sur l’empreinte un papier enduit d’une composition d’axonge5.3 et de paraffine. Il ne lui restera plus qu'à appliquer, par décalque, cette empreinte sur une feuille de papier blanc pour avoir un cachet suffisamment net, dont l’authenticité sera très suffisante pour ne point éveiller la méfiance. Le certificat de travail, qui servira de laisser‑passer, est ensuite rempli conformément à la loi, et ses prescriptions sont moulées d’une belle écriture, car les calligraphes ne manquent point dans le monde des trimardeurs.

Ainsi paré et armé, possédant comme une véritable métier quelque infirmité truquée, ayant, comme laisser‑passer, les papiers, certificats dûment visés, n’allez pas croire que le trimardeur se lance sur la grande route, où il va vivre pendant des années, sans appuis et sans renseignements. On a nié l’esprit de solidarité entre les roulants, on a dit que les vagabonds, jaloux les uns des autres, ne se communiquaient point leurs renseignements sur les régions hospitalières. Point d’indicateurs parmi eux, a‑t‑on écrit, et, de plus, les jeunes détestent les vieux. Bien plus, les plus hardis dans le trimard ne se font pas faute, au besoin, de détrousser ceux qui sont tombés sur quelque bonne aubaine. Comme dans Par le fer et par le feu, de Sienkiewickz, il existe des détrousseurs de mendiants, dont le métier est fort lucratif. Maintes fois, les trimardeurs étrangers sur nos grandes routes de Normandie ne se sont point fait faute d’attaquer les pauvres mendiants locaux et de les contraindre à vider leurs poches.

Mais si le trimardeur ordinaire n’est point volontiers partageux, il n’en est pas moins toujours prêt à fournir des renseignements à ses frères de la route et du grand chemin, à leur donner des indications précieuses pour le genre de vie qu’ils ont adopté. Entrez dans un refuge de nuit, dans un de ces refuges campagnards que les communes ont bien été forcées d’ouvrir pour abriter le chemineau de passage, vous y trouverez des inscriptions dans ce goût, rapportées par M. Devosse dans son intéressante étude  :

Ici du pain, pas de soupe. Le semess est une vache. .. Un zig à la renifle. Traduisez  : «  Le commissaire de police est sans. .. Pitié, un bon type, mais ne s’en laisse pas imposer.  » Champignol est un imbécile. .. «  Champignol  » , c’est le garde champêtre. On voit les schmitt ou les maris. Traduction libre  : «  Les gendarmes visitent le poste.  » Pour la chine pas de condé. «  Pour mendier, pas de permission.  »

Autant d’indications qui permettent au passager de prendre l’attitude qui convient devant l’autorité. Souvent, ce sont certains murs qui servent à cette correspondance entre chemineaux, indiquant les passages, les maladies, les arrestations des camarades de trimard. Il y avait autrefois, sur la route de Paris à Eauplet, un mur qui était couvert de ces inscriptions, véritables petites affiches et petite correspondance des «  voyageurs  » . En dehors de ces renseignements particuliers, le vieux pilon, le récidiviste, décidé à vivre de tout excepté de son travail, trouve des signes qui le renseignent pas à pas, étape par étape, sur ce qu’il a à faire et sur les gens qu’il rencontrera. Sur la porte, sur la traverse de la barrière, sur un contrevent, gravé au couteau ou à la pointe pour ne pas s’effacer, on les rencontre partout, dit M. Devosse, qui s’est amusé à les relever sur les chemins avoisinant le Neubourg.

Par exemple, le signe suivant  : O veut dire  : «  Rien à faire, les gens sont pauvres ou ne donnent point  » . + : «  Bonne affaire. Gens timorés qui vous hébergeront.  » (III) «  Prenez garde, il y a des chiens dans la cour.  » C’est la cave canem5.4 antique. Autres inscriptions +I — Traduisez  : «  Ici on ne donne que contre du travail.  » (VV) «  Braves gens, femmes seules, faciles à empaumer.  » = «  Très mauvais  ; dénonciateurs des vagabonds.  » Enfin, ce dernier signe avertisseur X  : «  Méfiez‑vous  ! On surveille.  »

Très utile, ce dernier signe. Deux vagabonds font-ils route ensemble, il arrive souvent que l’un possède les papiers qui le mettent à l’abri de toute poursuite, tandis que l’autre n’a rien et risque d'être pris. Comment se tirer d’affaire  ? À l’approche du village, le premier prend les devants, s’avance et reconnaît l’emplacement de la caserne de gendarmerie, cherche à connaître la physionomie du maire, du commissaire. L’autre le suit, attentif aux signes que son «  éclaireur  » a inscrits d’ici de là sur la route, et qui indiquent qu’il peut mendier en toute sécurité. Il va ainsi jusqu'à ce qu’il aperçoive le signe X  : Danger. Alors il devient prudent, circonspect, et bat en retraite pour «  tourner  » le village où le séjour est devenu périlleux.

Bien d’autres trucs, bien d’autres particularités curieuses de cette existence des nomades mériteraient d'être signalés. On pourrait, par exemple, citer le moyen employé pour tuer les chiens. Le chemineau se sert alors d’une sorte de grande mitaine fort épaisse, fabriquée avec de vieux chiffons et saupoudrée de poivre ou de naphtaline, dans laquelle il introduit son bras gauche pour agacer la bête, tandis qu’il lui travaille les côtes avec une sorte de masse ou de casse‑tête. On pourrait aussi montrer avec quelle habileté bon nombre des vieux pilons, les récidivistes du voyage, manient les baleines ou les vieux buscs5.5 de corset, enduits de glu, pour enlever du tronc des églises quelques petites pièces blanches.

Sur ce chapitre, on pourrait continuer pendant longtemps, mais, par ces quelques exemples, choisis dans l’intéressant petit bouquin de M. Devosse, on voit que les vagabonds ne sont pas en peine d’ingéniosité et d’adresse. C’est une raison de plus pour que les habitants des campagnes normandes se défient de ces malandrins errants, en attendant la création d’une police rurale sérieuse et une réglementation qui, tout en étant sévère, ne confondra pas le vagabond professionnel avec l’indigent valide ou invalide, toujours digne de pitié.

Les ateliers communaux jadis

Pour préserver annuellement du chômage les ouvriers rouennais, le Conseil municipal a décidé, certaines années, l’ouverture de véritables «  ateliers communaux  » qui servirent à assurer, par un travail effectif, une rémunération juste. À propos de cette assistance par le travail, on a pu rappeler les anciens ateliers communaux fondés à Rouen pendant la Révolution de 1789 et sous la seconde République de 1848.

L’idée est beaucoup plus ancienne et remonte bien plus haut dans les annales rouennaises. À notre époque, on ne semble pas se douter que les grandes commotions politiques, les catastrophes imprévues, les crises financières ou industrielles, les guerres désastreuses ont imposé comme des nécessités les mêmes mesures, les mêmes systèmes, les mêmes organisations que celles que nous croyons avoir inventées. Les législateurs qui proposent la loi des retraites ouvrières, par exemple, seraient bien étonnés d’en trouver le principe dans la création des Invalides civils, exposée dans la correspondance de Grimm  ! À Rouen, les «  ateliers communaux  » remontent très loin. Si l’on ne trouve pas de traces d’une organisation complète de ce mode d’assistance pendant le moyen âge — sauf à Reims en 1454 — si certaines «  corvées volontaires  » comme celles qui eurent lieu lors de l'édification de la cathédrale de Chartres peuvent y être assimilées, dès le XVIe siècle on voit apparaître dans les villes le principe de l’assistance par le travail sous la forme d’ateliers de charité, de «  maisons de travail pour les pauvres  » , dont les ergastula5.2 romains avaient été le type barbare et primitif. Organisés tout d’abord par les municipalités, ils seront bientôt réglementés par des édits royaux, comme celui de François Ier de 1545 et l'édit de 1575, enjoignant d’employer aux travaux publics les indigènes valides. Des ordonnances de Louis XIV en 1685, en 1699, en 1709 compléteront cette réglementation, et, en 1786 et en 1788, Louis XVI fera ouvrir des ateliers de travaux publics dans chaque région provinciale. À Rouen même, en 1521, par arrêt du Parlement, fut institué, à la suite d’une très longue disette, le Bureau de police des pauvres, qui, tout en organisant la distribution de secours aux indigents, prescrivit la création de véritables ateliers publics, enjoignant aux mendiants valides de travailler aux fortifications, remparts et fossés de la ville. Les archives municipales nous apprennent que tous ces «  marauds  » — c’est ainsi qu’on les désigne — étaient enchaînés deux par deux et qu’on leur bâillait 12 deniers par jour pour leur nourriture.

Quelques années plus tard, en 1524, on voit encore que la Ville décida de prendre 300 pauvres «  pour vider les fossés de la ville, outre les six-vingt ouvriers ordinaires  » . En même temps, ils travaillaient au rempart de Cauchoise et à la vieille tour du Colombier, dont les vestiges existent encore sur le boulevard Gambetta.

D’autres ateliers similaires furent aussi installés par la ville en 1534, mais alors, à la suite des grandes épidémies de peste, le nombre des indigents était formidable, puisqu’une curieuse statistique municipale les dénombrait ainsi  : «  Pauvres honteux et impuissants, 7.000 ; mendiants, 297 ; petits enfants de mendiants, 375  » . Dans le courant des années suivantes, on les fit travailler aux fossés de la fausse porte du Val-de-la-Jatte, ou encore aux travaux de Cauchoise, où leurs escouades se montaient à 400 ou 500 hommes, payés à 18 deniers par jour. On verra même, en 1543, se créer un atelier de femmes, et les pauvresses, armées de piquois et de pioches, s’occuper aux travaux de terrassement.

Aussi bien, à cette époque, une énorme entreprise va fournir du travail à toute la population malheureuse de la cité  : c’est la démolition du fort Sainte-Catherine, ordonnée par lettre de Charles IX du 7 octobre 1563. Voici, du reste, d’après «  L’ordre qu’il convient tenir pour faire besongner les pauvres valides aux ouvrages publics de ceste ville  » , quels étaient les salaires des assistés pour ce travail de démolition  :

« salaire de chaque homme : 18 deniers ; de chaque femme : 10 deniers ; de chaque enfant : 6 deniers, par jour. À chaque homme besognant aux œuvres publiques, sera baillé un pain pesant 20 onces, cuit et rassis pour leur dîner, et, au soir, 20 deniers ; aux femmes, un pain de 10 onces à dîner et 10 deniers à souper ; aux petits enfants, un pain de 10 onces pour dîner, avec 3 deniers pour leur souper. »

Aux débuts de la Ligue, si violente à Rouen, à la suite d’une affreuse disette, on aura encore recours aux ateliers communaux pour les travaux de fortification, et Carrouges, qui gouverne Rouen, fera entreprendre, le 15 juin 1573, des ouvrages à Cauchoise, à la Tour Tallebot, à la tour des Jacobins, à la tour Caillot, à la Corderie  ; auprès de Martainville, à la tour aux Rats  ; près Saint-Hilaire, à la fausse porte Saint-Romain. Ce sont de véritables bandes de travailleurs publics qui pendant plusieurs mois se rendent en ces lieux  : 1.200 hommes, 600 femmes, 600 enfants depuis huit ans jusqu'à quatorze ans. Chaque jour, on leur distribue  : pour les hommes, un pain cuit et rassis du poids de 16 onces, pour leur dîner, et 18 deniers le soir  ; aux femmes, un pain de 8 onces à dîner et 10 deniers au soir. Les enfants touchent aussi un pain du même poids, mais seulement 1 liard. Et Carrouges fait observer que pour fournir ce nombre de pains, il faudra 4 muids de blé par semaine, blé qu’on fait venir très chèrement d’Honfleur et du Havre.

Plus tard, en 1581, par exemple, on fournira à ces pauvres diables la boisson  : 20 deniers de pain et 10 deniers de bière.

Quelle que soit la cause de ces misères et de ces détresses qui se renouvellent trop souvent, c’est toujours aux ateliers de charité que la Ville a recours dans ces périodes difficiles et elle les emploie aux mêmes tâches  : travaux aux fortifications, travaux de nettoyage ou de vicinalité. En 1590, 800 hommes par jour, levés proportionnellement dans chaque paroisse, sont employés aux fortifications, de six heures du matin à six heures du soir. Les uns sont garnis de grandes bottes et travaillent «  au méreau5.3  » ; les autres sont des travailleurs au piquois et les autres à la pelle. Une autre escouade prise «  par sizaine5.1  » est employée dans les fossés. Tous touchent 5 sous par jour.

Cinq ans après, tout ce qu’il y a à Rouen de gueux, de mendiants valides, armés de brouettes, est employé à enlever les ordures et les immondices répandues dans la ville — et il n’en manquait pas  ! Quatre à cinq mille bannelées de boues et d’ordures étaient amassées dans les rues et les places, principalement vers le Vieux-Palais, la rue Herbière et le Pont-Antoine. Qu’on s'étonne ensuite que la peste vint si souvent visiter la vieille ville  !

Entre-temps, en 1597 notamment, les ateliers de charité sont employés sur les quais et talus et surtout à la démolition définitive du fort de Sainte-Catherine, qu’Henri IV a ordonné de déraser. Mais on y emploie surtout des «  personnes fortes de dix-huit à trente ans, avec hottes, pelles et piquois et n’y seront reçues aucunes femmes et filles  » . Cette démolition du fort Sainte-Catherine, imposée aux échevins rouennais par l’autorité royale, étant, par suite du mode de travail employé, très onéreuse pour la Ville, celle-ci finira par demander que les travaux soient faits par les paroisses de la banlieue limitrophe. Au cours de ces dernières années du XVIe siècle, les ateliers de charité assistèrent un très grand nombre de pauvres. Voici, par exemple, pour une année, la distribution de ces ateliers à Rouen  : 1er atelier : 277 hommes, 530 femmes et 411 enfants  ; 2e atelier : 215 hommes, 531 femmes, 815 enfants  ; 3e atelier : 104 hommes, 459 femmes et 509 enfants  ; 4e atelier : 260 hommes, 414 femmes et 237 enfants.

On leur donnait, à neuf heures du matin  : à chaque homme, un pain d’une livre  ; à chaque femme, un pain de 12 onces  ; à un enfant, un pain de 8 onces. Les hommes gagnaient alors 18 deniers  ; les femmes, 10 ; les enfants, 3. Les dimanches et fêtes, on donnait du pain, mais pas d’argent.

Pendant tout le courant du XVIIe et du XVIIIe siècle, les ateliers de charité fonctionnent à Rouen, et c’est à eux que sont dus, bien que le public ne s’en doute guère, de très grands travaux de voirie qui ont métamorphosé l’aspect de notre ville.

Tout d’abord, à cette époque, on voit que l’assistance aux pauvres et aux indigents s’exerce sous des formes moins rudes, moins attentatoires à la dignité humaine. Ainsi, en 1609, quand l’autorité royale veut qu’on occupe à Rouen les Irlandais et les vagabonds, réfugiés dans les maisons en démolition, et qu’on les enchaîne, la Ville demande très humainement d'être déchargée «  de cette chose non usitée ici  » . D’autre part, les ateliers de femmes sont organisés d’une façon plus sérieuse et plus décente. On ne voit plus les femmes occupées aux travaux de terrassements portant la hotte du pionnier  ; en 1613, on fournit aux femmes des cardes, des rouets à filer, des métiers à rubans, et les vieillards passent leur temps, moyennant un léger salaire, à effiler de vieux câbles pour en faire de l'étoupe ou à piler du ciment. Bien souvent, les ateliers de charité, sur l’ordre du Parlement, durent être réouverts par la Ville qui, parfois, à cause de la pénurie financière, refusait d’obéir à ces injonctions, notamment en 1649, après une des dernières épidémies de peste.

« Les grandes charges qui leur ont été imposées, disent les échevins, ne leur permettent pas de faire les dépenses des ateliers publics et ils se contenteront de donner 100 livres par semaine, pour la nourriture des pauvres. »

Cependant, la crise que le commerce et les manufactures traversèrent, vers 1689, allait déterminer un très vaste travail entrepris par les ateliers de charité de la ville de Rouen.

Qui se doute aujourd’hui que le remblai de terre qui forme l’avenue de Saint-Paul, traversant le Champ-de-Mars et les anciens marécages du Pré-au-Loup, fut entrepris par les ateliers publics des pauvres et des malheureux  ? Qui se doute que les condos de l’avenue de Saint-Paul, appelés aussi Cours de Paris, Cours Dauphin ou Chemin-Neuf, furent dus à une entreprise générale d’assistance  ? Autrefois, la route de Paris arrivait à l’extrémité de la côte Sainte-Catherine et descendait par le Mont-Gargan pour gagner la chaussée de Martainville. Depuis le XVIe siècle, la route descendait à flanc de coteau des hauteurs de Bonsecours pour gagner Saint-Paul, d’où elle rejoignait ensuite Martainville. Le Chemin-Neuf, proposé dès 1689 par l’ingénieur Genevois, devait abréger cette arrivée dans la ville en passant en droite ligne à travers les marais remblayés du Pré-au-Loup. .. À ce chemin de 104 pieds de large, «  sans comprendre la descente des terres, tiré en droite ligne du cimetière Saint-Paul aux quais  » , il fut employé un très grand nombre d’ouvriers pris, dit une délibération des échevins, «  entre les pauvres artisans de cette ville qui manquaient de travail, sur les certificats des curés  » . On leur donnait à chacun 1 livre de pain et 2 sols par jour  ; on décida même de payer à ces pauvres ouvriers 1 sol par chaque tombereau et d’augmenter autant qu’on pourrait le nombre des tombereaux. On vendait également à tous ces malheureux du blé au détail et au rabais, à 3 livres 12 sous le boisseau. L’année suivante, on employa même aux travaux du Chemin-Neuf le présent de 1.000 écus fait à la ville par le duc de Montmorency-Luxembourg et un trésor qui avait été trouvé dans les déblais d’une roche près de Saint-Paul.

En 1709, s’ouvre une nouvelle crise du commerce et des manufactures qui détermine parmi la population ouvrière de véritables émeutes et le pillage de la maison de l’intendant de Courson, de celles du sous-intendant Broust et du commissaire Mauger. Le moyen d’apaiser ces troubles auxquels se mêlent les artisans de Darnétal, c’est de rouvrir les chantiers du Chemin-Neuf, et c’est ce que fait l’Hôtel-de-Ville. En même temps, on donne ordre aux gardes boulangers de distribuer de la farine à tous les pauvres qui sont employés au chemin de Saint-Paul.

Attirés par cette distribution, ceux-ci sont si nombreux «  que l’on est obligé de n’admettre que les hommes au-dessus de 18 ans, à chacun desquels on donne un pain d’une livre et 2 sous 6 deniers en argent.  » Aux autres, on distribuait de l’argent dans les cimetières des paroisses. L’année suivante, la crise se prolongeant, on estimait à 25.000 le nombre des ouvriers dans le dénuement, assistés par la ville, grâce à un prélèvement de 300.000 livres.

Enfin, peu à peu, le Chemin-Neuf se terminait  ; en 1729, la ville en faisait contreplanter la chaussée d’arbres formant avenues, et, en 1729, en l’honneur du fils aîné de Louis XV, on lui donnait le nom de Cours Dauphin. Aujourd’hui, quand les foules populaires viennent assister là aux réjouissances publiques sur la place du Champ-de-Mars, aux fêtes, aux feux d’artifice, qui penserait à tout ce que ces terres remuées représentent de misères et de tristesses  ! …

Une autre entreprise de voirie très importante pour l’embellissement de la ville allait faire pendant au Cours Dauphin, due à des circonstances analogues. En 1767, la cherté du blé et le manque d’ouvrage amenèrent l’intendant M. De Crosne, aidé par la Chambre de commerce, à faire entreprendre, par les ouvriers sans travail, tout le redressement de l’avenue du Mont-Riboudet, dont les remblais furent fournis par la route de Paris d’en bas à Eauplet, qu’on élargit en même temps. Ce furent également les ateliers de charité, soutenus par la bienfaisance publique, qui poursuivirent les travaux de la route du Havre à Déville, la route de Paris au Mesnil-Esnard et la côte de Canteleu.

Enfin, un dernier travail, plus considérable encore que tous ceux que nous venons d'énumérer, allait être entrepris en très grande partie par les terrassiers des ateliers communaux, c’est la création, sur l’enceinte des remparts disparus, de ces nouveaux boulevards bordés d’avenues plantées, qui restera l’honneur de l’administration de M. De Crosne. Les portes abattues, dès 1765, le boulevard Cauchoise était ouvert, et les archives départementales nous ont gardé les noms de tous les artisans, divisés en équipes, qui participèrent aux travaux. Il y avait même des ateliers d’enfants. Le boulevard de Saint-Hilaire à Beauvoisine était dressé en 1766 ; de Beauvoisine à Bouvreuil, en 1768 ; de Bouvreuil à Cauchoise en 1780, et on trouve la preuve que partout on employa les ateliers communaux à ces travaux si utiles.

« Il a été représenté, dit une délibération municipale, que la cherté du bled et la langueur des manufactures met dans la nécessité de secourir le peuple ; que la façon la plus convenable de le faire est de lui procurer du travail, comme on a fait dans de pareilles circonstances, en ouvrant des travaux publics et de rendre ce travail utile et avantageux au public ; que pour rendre ce travail utile à la cité, il seroit à propos de s'appliquer à raccorder la partie des boulevards, de Bouvreuil à Beauvoisine. »
À la veille de la Révolution, l’idée des ateliers de charité et de ce mode d’assistance est tellement en honneur que les ateliers de charité n’existent pas seulement à Rouen, mais dans toutes les paroisses du pays de Caux et du Vexin. Une lettre de Joly de Fleury à M. De Crosne, en 1781, indique que «  rien n’est plus satisfaisant que le compte qui en est rendu au Roi, chaque année, et qu’il ne faut rien négliger pour les maintenir et les perfectionner.  » Leur but principal doit être d’ouvrir les communications vicinales. D’autre part, le ministre Ory avait déjà tracé les instructions pour l'établissement et la régie de ces institutions. On trouve des ateliers à Auffay, à Duclair, à Gournay, à Écouis, à Blangy, à Sommery, à Cailly, à Elbeuf-sur-Andelle, à Envermeu, à Yerville et il ne faut pas confondre leurs travaux avec ceux des corvées ordinaires. On leur doit le chemin de Pavilly à Barentin, l’entrée de Duclair, le chemin d'Écos à Gisors, la route de la Côte de La Valette à Maromme, la construction d’un épi à Sainte-Adresse pour protéger la falaise, la réparation des routes de Darnétal, le chemin de Saint-Aubin-Celloville à Saint-Adrien, très utile pour le transport des terres à potier.

Maintes fois la Commission intermédiaire de Normandie eut à se prononcer sur des demandes de création d'ateliers de charité. Dans l’Eure, d’après l’important travail qu’il publie sur ce département, M. P. Duchemin a indiqué un très grand nombre d'ateliers de charité subventionnés par le roi et par les grands propriétaires voisins. De tous côtés, on sollicitait la création de ces ateliers, qui rendirent si souvent d’utiles services.

La Fontaine monumentale de Sainte-Marie

Pendant quelques jours, à cause de sa féerique illumination un peu inattendue, la Fontaine monumentale de Sainte-Marie, jusqu’alors trop délaissée, est rentrée au premier plan de l’actualité touennaise. À côté du groupe des fontaines anciennes qui parent notre ville, à côté même de la fontaine de la Grosse-Horloge, la plus décorative et la plus monumentale de toutes, avec son groupe d'Alphée et Aréthuse, la Fontaine monumentale de Sainte-Marie, par son ampleur, tient un rang important. Sa situation sur un point très élevé, dans une perspective qui serait plus belle encore si elle n'était interrompue par la statue de Napoléon Ier, était très favorable à son édification.

La Fontaine monumentale devait être en effet le château d’eau, le point terminal et comme l’apothéose de tous les grands travaux d’adduction d’eaux entrepris par la ville de Rouen, pour transformer un régime ancien ne pouvant plus suffire aux besoins de l’hygiène et de l’alimentation.

Dès 1854, la ville de Rouen songeait à entreprendre cette amélioration et chargeait une commission d’ingénieurs d'étudier la question. On traversa alors toute une ère de projets, de propositions, de discussions où mille intérêts furent mis en jeu. En 1860, une nouvelle commission de savants et d’ingénieurs, sous la présidence de l’ingénieur Le Basteur, proposait dès lors de dériver une partie des sources de Fontaine-sous-Préaux et de la rivière de Robec, mais il fallut encore huit ans de travaux avant de parvenir à la solution définitive. Le Conseil d'État avait, en effet, prescrit une nouvelle enquête et une nouvelle instruction qui fut confiée à M. Mary, auteur de plusieurs projets de distribution d’eau, et au célèbre hydrographe Belgrand, directeur général des eaux de Paris.

De nouveaux projets étaient intervenus, signalant d’autres sources dans le voisinage de Rouen, soit dans le vallon du Mont-Fortin, soit sur le plateau de Bois-Guillaume, au Puits-aux-Anglais, qui nécessitèrent des expériences coûteuses et dont le résultat fut insuffisant. On dut donc revenir à l’adduction des eaux de Fontaine-sous-Préaux et à la distribution des eaux actuelles. Dès 1865, toute la rive gauche et le faubourg Saint-Sever étaient alimentés par la source Saint-Jacques, dont le débit avait été porté de 3 litres à 10 litres par seconde. Pour réaliser le projet général des adductions des sources de Fontaine-sous-Préaux, comportant 6 500 mètres de canalisations et d’aqueducs et les grands réservoirs de la Jatte et de Sainte-Marie, la ville de Rouen avait fait un emprunt de 4 millions. Elle comptait alors pouvoir construire le grand réservoir de distribution des eaux et la Fontaine monumentale, ou château d’eau, avec les excédents sur le crédit total, mais il n’en fut rien. Ces excédents ne s'étant pas réalisés, il fallut créer pour l'édification de la Fontaine monumentale de Sainte-Marie un crédit spécial qui devait s'élever à 230 000 francs environ. À quel taux s'élèverait-il aujourd’hui  ?

Ce fut la cause d’un nouveau retard dans l'édification du monument auquel la ville tenait, car elle y voyait la glorification d’un vaste projet utile et grandiose enfin réalisé. En plus, la Fontaine monumentale était nécessaire pour appuyer et consolider, par sa masse, le réservoir voûté de la distribution des eaux. À diverses reprises, on s'était même plaint que les voûtes de ce réservoir ne fussent pas en état de résister à la pression des eaux. Tous les travaux du réservoir étaient terminés en 1873, quand la ville institua, en 1874, un concours pour que le château d’eau qu’on projetait d'édifier témoignât par ses proportions et son caractère général de la grandeur de l'œuvre entreprise. À ce concours, dont les maquettes furent présentées dans la grande salle de l’hôtel de ville, prirent part les plus grands artistes français. C'étaient le sculpteur Bartholdi, le futur auteur de la Liberté éclairant le monde et du Lion de Belfort, en collaboration avec l’architecte Sauvageot. Bartholdi, qui avait un sens profond de la sculpture monumentale, avait présenté, vers 1859, un projet de château d’eau pour la ville de Marseille, qu’il avait exposé au Salon, mais qui ne fut pas accepté. Toutefois, il avait été fort remarqué et le grand architecte Henri Espérandieu n’a fait que développer le projet primitif de Bartholdi dans son célèbre palais Longchamp, qui passe à juste titre pour un chef-d'œuvre. Parmi les autres concurrents figuraient le vieux sculpteur Cugnot, qui avait remporté le prix de Rome en même temps que Falguière, et qui fit le monument de la Victoire du Callao au Pérou, en 1872, et le Monument des généraux Clément Thomas et Lecomte, victimes de la Commune ; Carrier-Belleuse, qui fut un des sculpteurs les plus féconds de son temps, infatigable artisan d'élégances, qu’un humoriste appelait la «  machine à sculpter  » ; un Normand qui eut son heure de célébrité, Leharivel-Durocher, qui a fait le Monument des trois frères Eudes, à Argentan, qui fut l’auteur de nombreuses œuvres à Alençon, à Flers, et dont le musée de Rouen possède La Jeune Fille et l’Amour, et enfin Falguière et de Perthes.

Ce furent eux qui sortirent vainqueurs de ce concours très discuté. Falguière, ardent et enthousiaste, plein de fougue méridionale, était au début de sa carrière. Il venait de terminer la statue de J. -B. De la Salle, fondateur de l’Institut des Frères ; le groupe La Suisse accueillant l’armée française, et il avait concouru pour le groupe La Seine et ses affluents, pour la fontaine du Trocadéro, dont il devait s’inspirer pour la Fontaine monumentale de Rouen. L’architecte de l’ensemble décoratif était, lui aussi, un artiste de haute valeur, Pierre-Édouard de Perthes, qui avait déjà à son actif d’importants travaux, la construction de l'église de Berne, la reconstruction complète de la basilique célèbre de Sainte-Anne-d’Auray, en Bretagne, et la préfecture d’Oran. Au moment où, associé avec Falguière, il présentait le projet de la Fontaine monumentale de Sainte-Marie, il venait, en 1872, de remporter le premier prix au concours pour la reconstruction de l’hôtel de ville de Paris en collaboration avec Ballu. C'était une œuvre importante qui est encore aujourd’hui très admirée. Le projet de ces deux maîtres, alors dans la pleine force de leur talent, méritait bien d'être retenu par le jury.

Leur œuvre monumentale évoquait, en effet, la richesse et la célébrité de la vieille capitale normande. Elle terminait somptueusement la perspective montante d’une des grandes voies rouennaises, se détachant sur un fond d’arbres qu’on a mis bien des années à planter.

La Fontaine monumentale, formant le château d’eau, consistait en un grand ensemble architectural et sculptural, formé par deux grands escaliers demi-circulaires avec balustrades, conduisant par des marches et des paliers à un vaste motif traité en ronde-bosse. C'était tout d’abord la Ville de Rouen, aux formes amples, largement drapées, tenant haut le flambeau de la Lumière, assise sur la proue d’une nef fendant les flots. Tout d’abord Falguière — dans un dessin et une maquette — avait projeté de détacher cette figure symbolique sur une vaste voile marine gonflée par le vent. Mais cette voile en pierre alourdissait le projet et elle fut abandonnée à l’exécution.

Deux génies adolescents, couchés aux pieds de la Ville de Rouen, raccompagnaient. Ce sont le Robec et l'Aubette, allégorisant les petites rivières qui traversent la ville. On a voulu également que la Normandie agricole et rurale fût représentée aussi dans les deux groupes latéraux qui flanquent la figure centrale. À droite et à gauche, les groupes de pierre représentent donc l’agriculture symbolisée par un jeune bouvier, près d’un taureau, l’aiguillon en main, et l'élevage, représenté par un jeune cavalier, appuyé sur un cheval normand suivi de son poulain. En arrière, sur une vaste terrasse voûtée, d’où on a une admirable vue sur la ville de Rouen, dans une niche à conque5.1, une fort jolie statue de femme agenouillée, tordant ses cheveux, allégorisait la Source. Au-dessous du groupe central, l’eau, sortant sous la proue du navire symbolique, s'échappe par une double cascade, pour retomber avec des effets charmants dans la vasque demi-circulaire inférieure. Des lampadaires spécialement dessinés aux armes de la ville et exécutés en fonte de fer galvanisée dans l’usine électrique d’Arcueil mouvementaient la silhouette générale, tandis qu’une grille interdisait l’accès aux escaliers monumentaux.

L'édification du projet de Falguière et de Perthes, tel que nous venons de le décrire, adopté le 17 avril 1874, sur un devis de 282 117 francs, demanda plusieurs années avant d'être terminée. En 1876, on discuta suivant quel mode on procéderait à l’adjudication des travaux. La Fontaine monumentale comportant des travaux qui n'étaient pas usuels, véritables travaux d’art, on se demandait s’il fallait avoir recours à l’adjudication ordinaire. On faisait notamment remarquer que les trois groupes par Falguière comportaient des blocs de pierre considérables, difficiles à appareiller, qui exigeaient l’emploi de grande force. Le Conseil résolut donc d’avoir recours à une adjudication réduite entre quelques concurrents qui auraient, par des travaux antérieurs, prouvé leur capacité d’exécution. La construction de la Fontaine monumentale fut donc confiée à MM. Lefebvre et fils, entrepreneurs de travaux publics. À plusieurs reprises, il y eut des modifications dans la construction.

En 1877, par exemple, le sculpteur Falguière, pour le bien général du monument, demanda à augmenter le volume des piédestaux latéraux des groupes ; il en résulta une augmentation de 9 700 francs qui fut accordée par le conseil municipal. Il demanda également que l'ébauche des roches latérales, travail difficile et rustique en pierre de Saint-Ylie — une très belle carrière du Jura — prévue en taille bouchardée, fût exécutée à Paris comme ébauche, d’après une maquette, et terminée sur place à Rouen.

Pendant tout ce temps, les modèles des groupes à demi-grandeur s’achevaient à Paris dans le grand atelier de Falguière, rue d’Assas, et sous sa direction, avec la collaboration de quelques-uns de ses élèves. Idrac, qui était toulousain, comme Falguière, et venait de remporter le grand prix de sculpture, établit, par exemple, le modèle du Jeune Bouvier, d’une si noble allure. Ce sculpteur, qui devait mourir très jeune, était alors plein de talent, comme le prouvent son Mercure inventant le caducée et sa Salammbô du musée du Luxembourg. Qui ne sait que la belle statue équestre d'Étienne Marcel, prévôt des marchands, sur la façade latérale de l’hôtel de ville, est d’Idrac et dut être achevée par son camarade Marqueste, membre de l’Institut  ? Notre distingué concitoyen Alphonse Guilloux, qui fut aussi un des meilleurs élèves de Falguière, modela, de son côté, sous la direction du maître, les jeunes enfants, demi-nus, tenant les poissons, étendus aux pieds de la figure de femme principale. Il modela aussi, avec toute la souplesse gracieuse qui caractérisait dès lors son talent, cette jolie figure de la Source, dont il possède un moulage dans son atelier. Un moment, Falguière avait songé à faire une réduction de cette charmante figure pour l’offrir au maire de Rouen, qui était, à cette époque, M. Barrabé.

L’exécution générale des groupes créés par Falguière fut exécutée par l’excellent sculpteur-praticien Victor Peter, qui fut plus tard professeur de sculpture pratique à l'École nationale des beaux-arts. Victor Peter, qui a signé l’un des grands groupes équestres du Grand-Palais et nombre de médaillons, était un animalier de talent. Il a mis au point toute la sculpture d’art à laquelle Falguière, qui venait presque toutes les semaines à Rouen, mit la dernière main. La partie simplement décorative de l'édifice dut être exécutée par la maison Eonet. Il ne faudrait pas croire, du reste, que tous ces modèles de la Fontaine monumentale sont disparus. En recherchant parmi les resserres du magasin des modèles, à l'École régionale des beaux-arts, peut-être les retrouverait-on  ? Enfin, après de longues années d’attente, le 26 octobre 1879, la Fontaine monumentale, définitivement terminée, était inaugurée, en présence des autorités réunies dans le jardin de l’Enclave Sainte-Marie, par un temps superbe. Auprès du préfet Limbourg et de son secrétaire général, qui était M. Lebon, qui fut maire de Rouen, se trouvaient les généraux Borel, Japy, le duc de Chartres, colonel du 12e régiment de chasseurs, les sculpteurs Falguière et Idrac, le directeur des eaux Grieux.

Après le discours très étendu, très clair, du maire Barrabé, à un signal, l’eau jaillit de tous côtés, brillant au soleil qui jouait sur les cascades et les bassins, tandis qu'éclataient les premières mesures de la Marseillaise, jouée par la musique du 24e régiment de ligne.

Au soir, devant une foule énorme, eut lieu la première illumination de la Fontaine monumentale, éclairée par trois rampes à gaz, plus de 1 200 becs, contournant les rampes et les balustrades. Les lampadaires portaient d'énormes bouquets de flammes, qui se reflétaient de tous côtés dans les eaux jaillissantes retombant dans les vasques.

Depuis, l’histoire de la Fontaine monumentale fut assez simple. Longtemps on se plaignait qu’elle de se détachât pas sur un fond de verdure. On pensa même, à un moment, à installer, en arrière, un décor de feuillages ; plus tard même, on songea à réédifier, comme une ruine à la Hubert-Robert, derrière l'édifice, la façade de l’ancien Théâtre des Arts, qui avait été numérotée, pierre à pierre. Mais quand on voulut la retrouver au musée des Antiquités. .. On ne trouva rien  ! … Rien ! … Lors de l’inauguration, on avait très vivement félicité l’ingénieur des eaux Grieux de ce que les eaux jaillissantes des cascades de la Fontaine monumentale n'étaient pas perdues et rentraient dans les réservoirs. C’est ce que ne purent tolérer de prudents hygiénistes. Ils eurent tôt fait d’interdire le jeu des cascades et pendant longtemps, la Fontaine monumentale de Falguière fut une fontaine sèche, une fontaine sans eau, comme la cascade du jardin Solférino, qui ne joue plus, comme la Fontaine de J. -B. De la Salle, dont les bassins sont encombrés de détritus ; comme la Fontaine de Louis Bouilhet, soudain asséchée !

Mais ce qui est attristant pour un monument moderne, c’est son état de délabrement actuel. On pouvait un peu s’y attendre. Deux ans après l’inauguration, l’architecte de Perthes signalait des dégâts causés par la gelée à 9 balustres et 6 pilastres, ainsi qu’aux revêtements extérieurs et aux raccords des rampes d’escalier en pierre de Lanys. Le conseil municipal autorisa même l’architecte, en 1881, «  à former une action reconventionnelle contre l’emploi de pierres gélives dans la construction du Château d’eau  » . Qui ne se souvient avoir vu longtemps les consoles de l’escalier, revêtues, tous les hivers, d’un parement en bois qui les emboîtait et les mettait à l’abri  ? Actuellement, les pierres des soubassements latéraux sont malades ; des altérations ont été portées à certains groupes ; les lampadaires auraient besoin d'être galvanisés à nouveau. La municipalité s’est grandement honorée en procédant à la restauration, si longtemps attendue, du Méridien de l’hôtel de ville, belle œuvre du XVIIIe siècle, ainsi qu’aux restaurations des fontaines Saint-Cande, des Pénitents et des Augustins. Elle voudra certainement conserver la belle œuvre de Falguière, dont on a pu récemment goûter le charme et qui tient sa place à côté de toutes les fontaines anciennes de notre ville  !

Un pape ancien archevêque de Rouen

Était‑il Rouennais  ? Non. Mais toujours est‑il qu’il passa du siège métropolitain de Rouen au siège pontifical et fut intronisé «  en Avignon  » sous le titre de Clément VI, en 1342.

Son souvenir à Rouen n’est même pas encore perdu tout à fait puisqu’une des hôtels encore existants dans la rue Saint‑Nicolas, au n° 35, haute maison de pierre sculptée qui fut refaite au XVIIIe siècle sous sa forme actuelle, s’appelait le Collège du Pape ou des Clémentins.

Ce collège ecclésiastique, institué pour seize clercs dont douze prêtres et deux sous‑diacres, avait été fondé par le pape Clément VI, sept ans après son élévation au trône pontifical. De là son nom de collège des Clémentins, qui dura jusqu'à la Révolution. Ces prêtres vivaient là tranquillement en commun, avec l’obligation de dire des messes à perpétuité, notamment une messe votive à vie pour leur fondateur. Aux Archives départementales, on conserve encore leur bulle de fondation, en 1350 (G 4745) et bien d’autres contrats les concernant. Ils avaient, du reste, des biens un peu partout, surtout à Barentin, à Beaumont‑le‑Hareng, et avant tout à Bois‑Guillaume, où ils possédaient un manoir et tous les terrains, labours et prairies avoisinant la rue Herbeuse. Aussi que de procès et de contestations entre les Clémentins et leurs voisins  !

Pierre Rogier, c'était le nom de Clément VI, n'était pas Normand. C'était un bon Limousin, et quel Limousin, solide et vivant bien  ! Il était né au château de Maumont, dans la paroisse de Rosiers, dans le canton d'Égletons, dans la Corrèze, qui, jusqu’en 1823, fit partie du diocèse de Limoges et maintenant appartient au diocèse de Tulle. On l’appelle parfois Pierre Rogier de Beaufort, par erreur. C’est son frère, Guillaume II qui, par un mariage en Anjou, prit le titre de comte de Beaufort, titre qui supplanta le véritable nom de famille. Grand seigneur, de bonne et parfaite noblesse, il avait débuté dans la vie religieuse en entrant dans la vieille abbaye bénédictine de La Chaise‑Dieu en Auvergne  ; puis, après avoir été prieur de Saint‑Pantaléon, il était passé en Normandie, puis à l’abbaye de Fécamp, en 1326. Un moment il fut chanoine à Cambrai et à Tournai, archidiacre de Gand et de Bruxelles, puis évêque à Arras.

À ce propos, la prophétie de Saint‑Malachie, dont on vient de nous rebattre les oreilles, l’avait désigné sous le titre  : Ex rosa Atrebatensi, allusion aux roses de son blason et à son titre d'évêque d’Arras. Un moment après avoir été archevêque de Sens où il avait été élu le 24 novembre 1329, il fut garde des Sceaux de France, appelé par Philippe de Valois. Enfin il fut transféré de Sens à Rouen par le pape Jean XXII, le 14 décembre 1330 et le Chapitre confirma ce changement par l'élection, le 9 février 1331.

Comme archevêque de Rouen, ce grand seigneur très fastueux, mais aussi fort indépendant, sut défendre avec énergie les privilèges de la Normandie. C’est ainsi qu’il protesta, aux États‑Généraux, devant le roi Philippe de Valois, «  contre les grandes et insupportables levées d’hommes qui se faisaient dans toute la province  » . Il aurait dû, par un grand banquet, fêter l’entrée en Normandie de Jean II, fils du roi de France  ; tout au contraire, il refusa de lui prêter le serment qu’il affirmait ne devoir qu’au Roi. Et du fait de ce refus, il perdit son temporel de l’archevêché. Philippe de Valois ne lui tint pas cependant rigueur et bientôt il envoyait Pierre Rogier en ambassade auprès du Pape Jean XXII, pour s’entendre au sujet d’une nouvelle croisade contre les Turcs.

Elle n’eut pas lieu, mais on organisa cependant une prise d’armes, dont fit partie Jean de Marigny, chanoine de la Cathédrale. Avec la Commune, l’archevêque Pierre Rogier ne s’entendit pas toujours. Il voulut obliger, par exemple, le maire Robert Duchatel, à faire arrêter les clercs que réclamait la justice ecclésiastique, mais le maire refusa, déclarant qu’il ne pouvait y être contraint. Des contestations s'élevèrent aussi entre la Commune et Saint‑Gervais, dont il fit appel devant Pierre Rogier. Comme archevêque, il présida au transfert des Carmes qui, en 1336, quittèrent leur monastère de Saint‑Sever pour s’installer en ville, près de la rue de l’Hôpital, et acheta, en 1337, de Raoul de Nesle la terre de Roumare. Enfin il fonda dans la Cathédrale une confrérie en l’honneur de Sainte‑Anne, qui exista longtemps, tint un Concile provincial qui se réunit au prieuré de Bonnes Nouvelles, et acquit, pour l’Archevêché, le domaine du Fresne l’Archevêque, sur le plateau de Boos.

Sur ces entrefaites, notre archevêque, habile homme, fin politique, qui avait été un des signataires du traité d’Arras avec l’Angleterre, fut nommé cardinal au titre de Saint‑Mérée et Achillée, le 18 décembre 1338 et quitta le siège de Rouen pour exercer sa dignité nouvelle près du souverain pontife, à Avignon. À sa place, en avril 1339, fut élu Aimery Guénaud, archevêque de Rouen, qui alla mourir en 1343, au manoir de Pinterville, dans l’Eure.

Élu pape à Avignon le 7 mai 1342, Pierre Rogier fut couronné le 19, sous le titre de Clément VI, par le cardinal Napolio, qui, d’après Fallue, avait appartenu au clergé de la Cathédrale de Rouen. Pierre Rogier, parvenu au pouvoir suprême, n’avait pas complètement oublié sa ville archiépiscopale. Dans une grande bulle, conservée aux archives de la Seine‑Inférieure, il apparaît qu’au lendemain de son élection, l’an Ier de son pontificat, ainsi qu’il s’exprime, il fondait deux chapelles à l’autel de la Vierge de la Cathédrale et deux obits. Tout cela en mémoire de son passage au siège de Rouen «  Suavis et grata memoria Rothomagensis ecclesiae  » . Il se disait même toujours lié avec Rouen par un lien d’affection «  per singularis directionis vicacutum  » .

Clément VI fut certainement le plus magnifique des papes d’Avignon. Grand seigneur fastueux, il s’entoura d’un luxe royal.

Précurseur de Léon X, il réunit une cour très brillante où les grandes dames, distinguées et d’un esprit cultivé, ne manquaient point. Il tenait plus du chevalier que du moine, du prince temporel que du souverain ecclésiastique. Son règne ne fut qu’une succession de fêtes somptueuses et rares et son nom est le premier qu’on évoque quand on visite Avignon et le Château des Papes. Il fit en effet construire toutes les parties principales du Palais pontifical  : toute la façade occidentale, l’admirable vaisseau de la Salle d’Audience et la Chapelle pontificale qui la surmonte, la tour Saint‑Jean qui la flanque et l’entrée principale vers le sud.

Pour jeter de la lumière sur les parois du monument, il n’hésita pas et fit venir de Sienne l’admirable Simone di Martino, ses élèves Matteo di Giovinetto de Viterbe et Simonet de Lyon et toute une pléiade d’artistes. À eux revient la gloire d’avoir exécuté les admirables fresques de la chapelle Saint‑Jean  : L’Entretien du Christ avec les apôtres, La Crucifixion, Les Prophètes de la Salle d’Audience, aux figures si expressives, aux lourds vêtements drapés, qui se détachent sur un fond d’outremer, où brillent des étoiles d’or. .. Dieu sait si le Génie militaire, installé jadis dans le Château des Papes, avait mutilé ces nobles fresques, dont Yperman a donné des relevés si fidèles  ! Auprès de lui, Clément VI appela aussi des ciseleurs d’Italie, comme Marco di Lindo, et combla de commandes les orfèvres d’Avignon et de Paris.

Les historiens italiens lui ont tenu un peu rigueur et Matteo Villani le qualifie de poco religioso tandis que Froissart cependant le félicite de «  la protection «  accordée aux pauvres juifs ars et escachés par tout le monde, excepté en terre d’Eglise, sous les clefs des Papes  » . Pétrarque, d’autre part, qui vint là un peu pour Laure, vanta sa mémoire prodigieuse, son affabilité et ses générosités. C’est un peu sous cet aspect favorable qu’il est apparu à Renan dans son Histoire littéraire de la France au XIVe siècle, qui nous montre ce grand seigneur, fort bel homme, avec un visage mâle souligné par un nez recourbé, montant au faîte des palais qu’il avait construits et au milieu des spacieuses terrasses chargées d’arbustes rares, contemplant au loin le Rhône, roulant sous le pont Saint‑Bénezet.

Son rôle politique, comme souverain pontife, fut adroit, souvent audacieux et sans scrupules, toujours autoritaire. Après son élection, il réveilla sa vieille querelle avec le roi Édouard d’Angleterre, réclamant pour la papauté la collation des grades. Il menaça de l’excommunier et lui arracha ainsi sa soumission. Comme on lui reprochait ces moyens violents  : «  J’ai agi, dit‑il, en vrai pape  » . Il n’agit pas moins rudement avec Louis de Bavière, fulminant contre lui, en 1343, un anathème et une bulle remplie de malédictions véhémentes. Ses hautaines intransigeances exaspérèrent les Allemands et ils chassèrent Charles IV de Luxembourg, qu’il avait fait nommer au pouvoir impérial. «  C'était, disaient-ils, l’Empereur des prêtres  » . Aussi faut‑il voir si les écrivains allemands ont pris la défense de leur cher Ludwig der Bayer, Louis IV, roi des Romains , et les Carl Müller, les Riezler et les Wilhelm Preger. Il y a plus de cent volumes sur le sujet  !

Veut‑on un autre exemple de sa manière un peu forte  ? Jeanne, reine de Naples, avait fait assassiner son mari André de Hongrie et avait épousé un des assassins. Quand elle fut attaquée par Louis de Hongrie, frère du mort, Clément prit la reine Jeanne sous sa protection et, le 9 juin 1349, elle lui vendit la ville d’Avignon, qu’elle possédait comme comtesse de Provence, moyennant 80 000 florins d’or, prix qu’il paya par une absolution.

Suivant Boniface VIII, qui l’avait établi, le grand jubilé devait se tenir tous les cent ans. Clément VI ordonna de le célébrer tous les cinquante ans. Dans la bulle qui contient ce décret, il déclarait que les anges avaient reçu l’ordre de tenir absous quiconque mourrait en allant à Rome à cette occasion. Et sur ce, il vint tant de monde qu’on ne savait où les loger dans la Ville éternelle.

Dans les derniers temps de sa vie Pierre Rogier était hanté par une grande idée, qui préoccupe encore la papauté  : la réunion de l'Église grecque et russe avec l'Église catholique romaine, et à ce propos il avait engagé des négociations avec l’empereur Cantacuzène. Mais pendant tout son pontificat, ce brave Limousin ne voulut quitter Avignon. Des insurrections, comme celle fomentée par Rienzi à Rome, qui devait fournir un beau sujet d’opéra à Richard Wagner, eurent beau éclater, Clément VI demeura toujours fidèle à la cité du Comtat.

Par reconnaissance envers l’abbaye de La Chaise‑Dieu, où il avait passé les années de sa jeunesse, notre pape français voulut la doter d’une vaste église, à la façade massive, flanquée de deux tours gothiques, qui fut construite, dit Maurice Fauton qui en a écrit l’histoire, par Hugues Morel et deux maîtres auvergnats. Clément VI, qui y dépensa 35 000 florins, l’enrichit d’une très belle série de stalles, probablement sculptées par des ymagiers flamands, et de quatorze tapisseries qui existent encore.

Mais le chef‑d'œuvre des chefs‑d'œuvre, son grand dessein pendant la fin de sa vie, fut son tombeau, qu’il avait fait exécuter de son vivant à Avignon et transporter à La Chaise‑Dieu. C'était un monument à sa propre gloire et à l’honneur des siens qu’il avait comblés d’honneurs. Il avait pour eux une affection sans limite et il avait déclaré, à son avènement à la tiare, «  qu’il planterait dans l'Église de Dieu un tel rosier de Limousin, qu’après cent ans, il aurait encore ses boutons et ses racines  » . C'était un peu une allusion au blason de sa famille  : d’argent à la bande d’azur accompagné en orle de six roses de gueules pointées d’or en cœur. Il était représenté sur ce tombeau couché, les mains jointes, les pieds reposant sur des lions couchés. Frères, neveux et cousins, dit André Hallays, dans À travers la France, devaient attester l’excellent esprit de famille du Saint‑Père.

Ce fut ainsi que Pierre Roye sculpta autour du pape gisant quarante‑quatre personnages, parmi lesquels cinq cardinaux, cinq archevêques, neuf évêques et une longue suite de comtes, vicomtes et marquis, honorés de la faveur pontificale. Cette tombe fut un monument de népotisme.

Quand Clément VI, le 6 décembre 1352, eut rendu son âme à Dieu dans la ville d’Avignon, au printemps suivant, quand les routes furent ouvertes, un cortège magnifique conduisit en grande pompe la dépouille du défunt, cousue dans une peau d'élan, jusqu'à l’abbaye de La Chaise‑Dieu. Le cortège s’arrêta dans les principales villes de son itinéraire et notamment au Puy, où le corps fut mis en chapelle ardente dans l'église des Carmes. Il arriva enfin à sa destination, le 8 avril, et fut reçu par l’abbé Étienne d’Aigrefeuille, cousin du défunt.

Est‑il besoin d’ajouter que tous les personnages qui avaient leur effigie sur le tombeau étaient là  : les cardinaux Hugues Rogier, du titre de San Lorenzo, frère du Pape  ; Guillaume d’Aigrefeuille, du titre de San Maria, son cousin  ; Pierre Rogier de Beaufort  ; Guillaume de la Jugle et Nicolas de Besse, cardinaux diacres, ses trois neveux. Nous en passons et des meilleurs.

Le corps du pontife fut alors déposé dans un caveau creusé au milieu du chœur, sous le monument funéraire, et il fut décidé que chaque jour, après la messe, le célébrant, assisté d’un diacre, viendrait donner l’absoute et dire les prières des morts. Et il en fut ainsi jusqu'à l’expulsion des moines par la Révolution. Aujourd’hui, le tombeau de Clément VI existe toujours, et son corps y repose encore. Les Huguenots, en 1562, sous les ordres de Blacons, brisèrent bien les statues de la famille, mais respectèrent la belle effigie et les restes du pontife, qui n’ont point été profanés.

Notons en terminant que, toujours protecteur de sa famille, Clément VI avait bombardé — si on peut dire — son oncle, Nicolas Rogier, archevêque de Rouen en 1343, élu ensuite le 6 février 1344. Mais vint‑il jamais à Rouen  ? N’oublions pas non plus qu’un autre Limousin de ses parents fut aussi élu pape sous le titre de Grégoire XI, de 1370 à 1378.

Décidément, notre ancien archevêque, devenu pape, n'était pas une figure banale  !

Les anciennes hôtelleries rouennaises

Au printemps, excursionnistes, voyageurs, touristes parcourant les coins de la Normandie commencent à affluer à Rouen, but de tant de promenades artistiques. Ils y reçoivent bon accueil dans nos hôtels dont la réputation, pour la plupart, date de longtemps, et qui méritent de retenir notre attention un moment, car ils ont été de tout temps très intimement liés à la vie rouennaise.

Si l’on recherche les plus anciennes de ces hôtelleries rouennaises, on en trouve quelques‑unes qui existent encore et dont le passé mérite d'être signalé. Il faut tout d’abord citer celles qui avoisinaient le Vieux‑Marché et les Halles où se concentrait jadis la vie commerciale et marchande de Rouen. Dans ce dernier quartier, les hôtelleries étaient extrêmement nombreuses. On peut dire, par exemple, que la rue Cauchoise, plus longue aujourd’hui il est vrai, depuis le faubourg où elle prenait naissance jusqu’au Marché, n'était qu’une rue d’hôtelleries et d’auberges, puisqu’on en comptait, sur un parcours très restreint, plus d’une quinzaine prêtes à accueillir les paysans arrivant du pays de Caux.

Parmi celles‑ci, deux existent encore et remontent au moins au XVe siècle.

C’est tout d’abord l'Aigle d’Or, à l’entrée de la rue, dont les bâtiments intérieurs conservent encore un caractère très pittoresque et où l’on pouvait voir, il y a quelques années, un montoir servant aux cavaliers pour enjamber leurs paisibles montures. L’Aigle d’Or était un hôtel de «  premier ordre  » , comme on dirait aujourd’hui, qui est cité dans un acte des registres capitulaires dès le 19 mai 1438, c’est‑à‑dire six ans seulement après le supplice de Jeanne d’Arc, ce qui semblerait indiquer qu’il existait à cette époque. Au XVIIe siècle, en 1684, d’après un rôle de taxe, on trouve que son maître, le sieur Sançon, est taxé pour 10 livres et, en 1742, que Pierre Duhamel, propriétaire de l'Aigle d’Or, est taxé pour 21 livres. À l'Aigle d’Or se voit encore un curieux bas‑relief représentant des femmes à la fontaine. Le Petit Montier, ou pour mieux dire le Petit Moutier — on appelait «  montier  » l'église ou la chapelle d’un couvent — est aussi d’origine très ancienne, car il figure dans cette curieuse liste des tavernes et hôtelleries de Rouen au XVIIe siècle, publiée par Charles Nodier, sous le titre de Discours démontrant tant feinte comment maints pions font leur plainte. En montrant en quel triste état l'édit royal limitant le nombre des tavernes réduisait les hôteliers et cabaretiers, le poète anonyme dit  :

Le Gros Denier n'est plus de poix
Et le Monsieur n'a plus de croix.

En 1684, le maître du Petit Montier, nommé Pernelle, faisait partie de la compagnie militaire de la Cinquantaine, comme bien d’autres marchands de vin, qui, grâce à cette fonction, étaient exempts de droits sur leur vin. Au XVIIIe siècle, le Petit Montier était tenu par Pierre Delarue, et sa cotisation monta jusqu'à 36 livres, ce qui indiquait une hôtellerie bien achalandée. C'étaient là que descendaient les carrosses du Havre et les voitures de Dieppe, trois fois par semaine, Yvetot, Valmont, Epreville. Parmi les tenanciers du Petit Montier, citons  : en 1800, Liot  ; en 1813, Languille  ; en 1840, Duboc.

De tous les hôtels de la rue Cauchoise — de l'Arbalète, du Lion d’Argent, des Tourelles, qui furent expropriés lors de la construction projetée de l’Hôtel de Ville, au XVIIe siècle, de la Vache couronnée, de la Tête de Belin, de la Fleur de Lys, de la Croix Blanche, de l'Échiquier — les deux hôtels que nous venons de citer sont les seuls qui subsistent.

D’autres existaient encore, rendez‑vous ordinaire des porteurs du pays de Caux, dont le souvenir a seulement été conservé par certaines cours demeurées dans cette vieille rue pittoresque  : la Tour d’Argent, où se trouvait jadis la glacière municipale de la ville de Rouen, que tenait en 1742 un sieur Michel Dubreuil, taxé à huit livres  ; le Rat‑porteur, le Panier fleury, l'Image Saint‑Vivien. Un bas‑relief au n° 47, sur une vieille maison qui porte la date nouvellement mise à jour de 1601, et où est représenté un cygne portant la croix, rappelle aussi l’ancienne auberge du Cinot. Une autre enseigne semblable existe aussi, datant de 1607, sur la place du Marché‑aux‑Balais  ; c'était l’auberge du Signe de la Croix, tenue en 1742 par Toutain et taxée à 19 livres, nom qu’a longtemps conservé une auberge de Bonsecours.

Du groupe d’hôtelleries entourant le Vieux‑Marché, il ne reste plus maintenant que l'Hôtel de la Couronne, dont la réputation culinaire date de longtemps, puisque dans un compte de la cathédrale de 1453 il en est déjà fait mention comme existant sur la paroisse Saint‑Sauveur. En 1616, la Couronne devait appartenir à Madeleine Cave, qui avait affecté à l'église Saint‑Sauveur une rente de 57 livres sur cette hôtellerie, rente que les trésoriers avaient consenti à laisser prendre sur les biens de Jean Cave, vicomte de l’Eau, biens qui furent décrétés. Il y avait, du reste, une autre hôtellerie de la Couronne rue Beauvoisine.

Par contre, disparues les auberges qui existaient de ce côté au temps de Jeanne d’Arc  : Le Bœuf, qui occupait l’emplacement du Théâtre‑Français  ; le Chat et le Rat ; le Bas.

Disparu, dans la rue de la Prison, l'Écu d’Orléans, où mourut Mathurin Régnier en 1613, et où habita Guillaume Pascal, marchand de Clermont, en 1623. Disparu encore le Petit Louvre, dans la même rue, au n° 19, qui a existé jusque vers 1840. Disparue l’auberge de la Roche, dans la même rue.

Longtemps, jusque vers 1830, le Chaudron, qui est déjà cité au XVIe siècle dans les Tavernes de Rouen : «  Le Chauderon est tout troué  » , le Chaudron qui se trouvait où était l’ancien restaurateur Duboc, conserva sa grande vogue de cabaret bien achalandé, dont le musicien Broche était un des meilleurs clients  ; puis il disparut. Dès 1453, on trouvait cependant cette vieille hôtellerie dans un compte du promoteur de l’Archevêché  ; en 1742, elle était tenue par Jacques Deshays.

Quelques vieux hôtels existent encore dans le voisinage du Vieux‑Marché.

C’est tout d’abord, rue des Bons‑Enfants, le Grand Hôtel, qui a gardé son aspect pittoresque du XVIIIe siècle avec sa vaste remise pour les hautes voitures des messageries et des roulages et ses pittoresques galeries en encorbellement. Cette grande maison, près de Saint‑Pierre‑l’Honoré, figure déjà dans le rôle de 1640, date à laquelle elle est tenue par la veuve Houcteville. Dès 1583, elle appartenait à M. De Bully, au nom de sa femme. C’est là que descendait autrefois le coche d’Abbeville et de la Ville d’Eu. Parmi les hôtes de marque de cet hôtel, M. De Beaurepaire a noté, en 1640, un sieur de Melleville et, en 1784, Lemarchand de Caligny. En 1742, le Grand Hôtel était tenu par la veuve J. ‑B. Hullot, et taxé pour 21 livres. Pendant une longue période, sous le Directoire et l’Empire, il fut occupé par Dufay.

Dans le voisinage, en la même rue, existait également la Ville d’Amiens, rendez‑vous des ouvriers et artisans picards, hôtel important taxé à 25 livres au XVIIIe siècle, alors qu’il était tenu par Jean Curé, puis par Guillaume Hotot. C’est là que descendaient les coches de Beauvais, la «  carriole de Gournay  » , les messageries de Saint‑Quentin, du Hainaut9.2 et des Flandres.

Dans la rue des Bons‑Enfants, non loin, se trouvaient aussi l'Hôtel des Bons‑Enfants, actuellement remplacé par la carrosserie Montier, où arrivaient les voitures d'Évreux, de Nonancourt et un carrosse de Dieppe en 1776. Longtemps, il fut tenu par un sieur Leudet ou Ledey, nom sous lequel cette hôtellerie était aussi connue.

Encore, dans les environs du Vieux‑Marché, existe de nos jours, rue du Vieux‑Palais, l'Hôtel de la Ville d’Orléans, avec sa grande cour bordée par quelques bâtiments en pans de bois de la fin du XVIe siècle. En 1694, il était tenu par un sieur Regnauld, taxé à 30 livres. On y recevait surtout les messageries de tout le Midi, depuis Bordeaux jusqu'à l’Espagne. Parmi les hôteliers, on relève le nom de Michel Ricard en 1742.

Non loin, voici encore l'Hôtel de Londres, dans la rue des Charrettes, qui date de 1637, et qui, en 1833, était tenu par Dessoulbène. Rue des Charrettes également, où se trouvait le jeu de paume des Deux‑Mores, qui devint l’Opéra de Rouen, existaient l’auberge du Lièvre, au coin de la rue de la Vicomté  ; la Ville‑de‑Rouen, tenue par Fiquet en 1742, qui devint plus tard l'Hôtel de Rouen, nom qu’a conservé un vaste immeuble du quai du Havre  ; le Grand‑Cerf, où descendaient les messageries de Pont‑Audemer, est aussi cité dès 1776 ; il se trouvait rue de Fontenelle.

Dans le centre de la ville, bien des hôtelleries jadis très achalandées sont disparues. La Pomme de Pin, qui était citée en 1531 comme appartenant à M. De la Londe, et qui exista jusque sous la Restauration, où l’un de ses commensaux ordinaires était Charles Richard, l'écrivain normand bien connu, l’auteur de l'Académiade, a été rasée lors de la démolition du passage Saint‑Jean. En 1742, elle était tenue par Ch. ‑François Rocq.

Disparu également le Mouton d’Or, vaste auberge de la rue du Tambour. Plus moderne, l'Hôtel de Bourgogne, qui se trouvait rue de la Grosse‑Horloge, n° 91, et qui était tenu alors par Ballet, ne fut transporté rue Thouret que vers 1840. Rue aux Juifs existait aussi à la même époque un Hôtel d’Espagne. L'Hôtel de Mantes, rue du Bec, où logea Voltaire, qui en a dit beaucoup de mal, existe, par contre, de nos jours  : c’est l'Hôtel de Normandie.

Rue Boudin, à l’angle de la rue Saint‑Lô, se trouvait une auberge célèbre alors, la Belle Épine, tenue en 1684 par Lecesne et, en 1713, par Laurent Le Breton  : le nom en est gardé par une auberge très ancienne, qui fait partie du groupe des

Tavernes de Saint‑Gervais :
Qui sont pour Cauchois et bouvets

Et se trouve rue du Renard, voie qui tirait son nom du jeu de paume et tripot du Renard, bien souvent cité au XVIe siècle. Dans le voisinage ouvraient aussi leurs portes aux messagers cauchois la Petite Notre‑Dame, rue du Renard  ; la Croix blanche, tenue en 1684 par Th. Guillement  ; le Pollet de Dieppe, rue Saint‑Gervais, dans une maison qui existe encore  ; le Fer à cheval, au bas de la rue Crevier, modestes auberges de rouliers.

Mais rentrons au centre de la cité, dans la rue des Carmes.

Nous allons rencontrer là le véritable pivotier, grand hôtel rouennais, aménagé avec le luxe somptueux et le confortable qui manquaient jusqu’alors aux hôtelleries rouennaises  : c’est l'Hôtel de France. Au XVIIe siècle, vers 1630, il portait le nom de la Ville de Paris, qui changea seulement à la fin du siècle suivant.

Parmi ses hôtes célèbres à cette époque, on rencontre, en 1639, Roussel de Médavy, qui fut archevêque de Rouen  ; Léonor de Rabutin, en 1640 ; le sieur de La Grange, gentilhomme du duc d’Orléans, en 1645. À la Ville de Paris logea aussi le terrible Gassion, envoyé avec le chancelier Séguier pour réprimer l'émeute des Nu-Pieds. Mais l'Hôtel de France compta des hôtes plus fameux encore, et il peut se réclamer de l’alliance russe. C’est ainsi que le 31 mai 1777, il recevait l’empereur d’Allemagne Joseph II, voyageant sous le nom de comte de Falkenstein. Quelques années plus tard, il recevait également Paul Petrowitz, héritier du trône de Russie, petit-fils de Pierre le Grand, et sa femme Féodorovna de Wurtemberg. En cette année 1782, Les Annonces de Normandie disent que l'Hôtel de France était connu par le «  grand nombre, la beauté et la commodité des appartements  » ; «  il a, disaient-elles, des balcons superbes sur la plus belle rue de la ville, et sur la grande cour de vastes remises, des écuries et des jardins.  »

Non moins célèbres étaient les hôtels avoisinants  : l'Hôtel Vatel, rue des Carmes, n° 80, le Palais-Royal, connu dès 1673 par les hôtes de marque qu’il recevait  ; la Botte-Royale, citée dès 1616, qui se trouvait au coin de la rue de l’Aumône, et où l’on rencontre maints grands personnages comme Gilles de Souvré, gouverneur de Touraine  ; la comtesse de Tilliers, le gouverneur de Falaise  ; la Grande-Crosse, qui devint la Tour d’Argent, et où fréquentent, en 1608 et en 1641, le marquis de Murigny et Benserade.

Tout auprès, rue Ganterie, dans la partie avoisinant la rue des Carmes, la Place ou la Maison-Royale tenait aussi le premier rang parmi les véritables hôtels rouennais. En un temps où les souverains ne dédaignaient pas de coucher. .. En garni, la reine d’Angleterre, en 1691, habita la Maison-Royale, et même, pour lui fournir logement, l’hôtelière — c'était, je crois, la veuve Bonnemain — fut obligée de mettre ses clients dehors. Parmi les noms des hôtes, à côté du lieutenant-général de Guyenne, du marquis de Châtillon, du maître de camp de Launay, on trouve, par exemple, le nom du baron de Norwich, ambassadeur du roi d’Angleterre en 1665.

Si nous ne quittons point le centre de la ville, il nous faut signaler le groupe des tavernes de la rue Saint-Romain, mais toutes  : la vieille hôtellerie de la Coupe, qui devint l’hôtel de Pierre de Chalon, l’ami de Corneille  ; l'Écu-de-France n’existent plus, il ne reste que la jolie façade gothique que notre concitoyen Georges Ruel a restaurée et qui n’est autre que l’hôtellerie au Grand-Turc «  en face le four du chapitre  » , citée dès 1612. C'était l’ancienne Maison des Cappelets, qui voisinait alors avec le Collège du Saint-Esprit où se trouve aujourd’hui la maison restaurée par M. Marrou, voisinage qui ne fut pas sans soulever quelques inconvénients.

Que l’on descende ensuite de la Cathédrale, vers les Halles de la Vieille-Tour, et l’on rencontrera, groupées dans les alentours, de nombreuses auberges.

Dans la rue du Bac, le Gallardbois, qu’au XVIIIe siècle tenait Michel Malestra, est disparu, comme aussi l'Hôtel de Caen et la Chasse-Marée, rue des Tapissiers, mais restent encore deux très vieilles hôtelleries. C’est tout d’abord la Côte de Baleine, vieille appellation que l’on trouve à Honfleur, la Côte de Baleine, lieu d’arrivée des coches d’Alençon, de Gacé, de Vernon, de Gaillon, des Andelys, la Côte de Baleine, citée dès 1442, qui, en 1527, appartenait à Gruchet de Séquence, et où se succéderont comme maîtres principaux  : Guillaume Portier, en 1742 ; Pinel, en 1800 ; la veuve Adam, en 1833. C’est ensuite l'Hôtel de Lisieux, l’ancien manoir épiscopal des évêques de Lisieux, où mourut Pierre Cauchon, l’instigateur du procès de Jeanne d’Arc. L’Hôtel de Lisieux, hôtellerie depuis la fin du seizième siècle, en 1584, où se rendaient les messageries de Vernon, de Caudebec et du Neubourg. Comme hôteliers en 1813, on y trouve Le Petit  ; en 1817 la veuve Estradieu  ; en 1833 Diéterville. De ce côté, d’autres auberges, près des Halles, recevaient les voyageurs  : l’une des principales était, au moyen âge, La Cloche, qui pourrait bien être l’intéressant logis en bois du XVe siècle, qui montre encore ses beaux encorbellements dans la rue du Hallage.

Sur le quai, autrefois, il n’y avait que peu d’hôtelleries — tout au plus ce qu’au XVIIIe siècle on appelait des triballes, simples débits de vins, et des bouchons.

L'Hôtel des Trois-Empereurs, sur le quai de Paris, avec sa curieuse enseigne, est cependant relativement ancien. Déjà, au XVIIe siècle, il y avait eu une Taverne de l'Empereur, rue Grand-Pont. Tout d’abord, cependant, l’hôtellerie actuelle, où descendaient les voitures des Andelys et d'Étrépagny, s’appela l'Hôtel de l’Empereur. On le trouve encore mentionné en 1813, mais en 1818, après la chute de Napoléon Ier, l'Empereur devient les Trois-Empereurs. Il pourrait bien aussi avoir porté, vers 1840, la dénomination d'Hôtel des États-Unis. Quant aux grands hôtels du Cours Boieldieu et des quais, l'Hôtel d’Angleterre, l'Hôtel d’Albion, ils datent seulement des grands travaux d’aménagement des quais.

Sur le quai encore, dans le voisinage de la porte Guillaume-Lion, voici l’auberge du Chapeau-Rouge, une des plus vieilles de Rouen, citée dès 1595, et qui au XVIIIe siècle appartint à l’architecte de Torcy, un des premiers archéologues rouennais. En 1595, il était tenu par un sieur Vincent Grieu.

En remontant par le quartier de Martainville, en signalant seulement la Croix Verte, la Verte Maison, qui datait du XVIe siècle, dans la rue Beauvoisine, voici la vieille hôtellerie des Trois-Mores, qu’il ne faut pas confondre avec les Deux-Mores, rue Écuyère, et le More blanc, rue de la Seille. Citée dès le temps de Jeanne d’Arc, comme fournissant du vin à la garnison du Château, les Trois-Mores logèrent maints grands seigneurs  : en 1607, signalons-y, d’après M. Ch. De Beaurepaire, Gilles de Souvré, maréchal de France, et, en 1588, le médecin allemand Nicolas Schubert. Bien souvent, dans la première partie du siècle dernier, on y rencontra M. Aumont, fils de l’avocat Aumont, qui fut guillotiné pour avoir protesté contre la condamnation de Louis XVI. Aumont, du reste, avait son logis dans le voisinage, sur la place de la Rougemare.

L'Hôtel du Cygne, sur la place Beauvoisine, cité dès le XVIIe siècle, rappelle, lui, le souvenir de Madame Bovary, car c’est là que Flaubert fait arrêter la diligence l’Hirondelle, d’Yonville-l’Abbaye.

Avec cette dernière hôtellerie, nous sommes en plein faubourg. C’est donc le cas de signaler le groupe des auberges de Saint-Hilaire, notamment  : le Papegault9.3, cité dès 1559 ; le Papegault près Sainte-Clair, qu’au XVIIIe siècle on a changé en Pas de Coud, orthographe qui, malgré tout, s’est maintenue jusqu'à nos jours  ; le Temps perdu, cité en 1617 comme se trouvant alors dans la rue Malpalu  ; la Femme sans tête, qui, avant de faire la gloire de la rue Martainville, se montra rue des Charrettes, rue Saint-Julien et à Sotteville. Mais dans ce quartier retiré que vint faire de nos jours l’hôtel anglais Schipmann Hôtel qui, en 1845, se trouvait au n° 13 du boulevard Saint-Hilaire  ?

Peut-on ne point parler de Saint-Sever, avec le tant vieil Hôtel de la Rose, cité dès le XIVe siècle. L'Hôtel de la Rose qui ne possédait point alors sa magnifique glycine, véritable curiosité végétale, citée dans la Nature, mais qui en 1800, alors qu’il était géré par Morel-Rondel et par Gabillot-Morey, recevait les voitures de Pont-Audemer et d’Honneur.

L'Hôtel de la Rose, dont le poète du XVIe siècle a dit  :

Le Rose a ses feuilles recloses,

Existe toujours.

Le Chapeau Rouge est moins ancien  ; mais il est cité, dès 1779, comme recevant les coches du Bourgtheroulde  ; la véritable enseigne était celle du Chapeau Rouge, près la porte Guillaume-Lion.

Près la porte, le Chapeau rouge
S'en va dehors sans dague et vouge9.1.

À Saint-Sever, sur la place, existait aussi le Cheval Blanc, tenu par Duchemin et Ouval, et cité dès 1612 ; mais il faut savoir se borner. .. Il serait du reste impossible de passer en revue toutes nos vieilles hôtelleries, car, en 1742, il n’en existait pas moins de quatre cents environ. Il nous aura suffi de signaler celles qui ont survécu  !

Les corsaires normands

Comme tout reparaît au gré de l’actualité  ! Voici de nouveau qu’on reparle plus que jamais des corsaires et de la guerre de course. On les croyait bien oubliés depuis les récits romantiques d’autrefois, et la succession des Lara et des Zarapa semblait tombée en déshérence. Ils sont cependant revenus de l’autre côté de l’Océan, dans cette mer des Antilles qui a déjà vu leurs exploits. Corsaires modernes, du reste, qui ont remplacé le fin voilier, filant toutes voiles dehors, par le cuirassé destroyer, qui ont échangé la hache d’abordage contre l’obus à pétrole massacrant de loin, et qui se mettent à quatre, toute une escadrille, contre un pauvre cargo-boat qui n’en peut mais.

La guerre de course  ! Nous ne savons plus guère ce que c’est depuis que, sur les instances de l’Angleterre, qui se souvenait du mal que lui avaient causé les corsaires français, le gouvernement de l’Empire, après la guerre de Crimée, a cru, en 1856, devoir la supprimer. Et pourtant c'était là la vraie guerre qui convenait à notre tempérament national, guerre d’imprévu et de courage, à laquelle d’excellents marins, comme notre concitoyen le lieutenant de vaisseau Duboc, voudraient qu’on revienne en abandonnant notre système de cuirassés coûteux, ce qu’il appelle la marine des «  milliards flottants  » .

Ce qu'était la guerre de course autrefois, on ne l’a pas encore oublié et on sait de quelles formalités elle était entourée. Ce n'était point, comme on l’a pu croire, de la piraterie déguisée  : le corsaire n'était pas un écumeur de mer mais un combattant régulier. Pour armer en course, il fallait, tout d’abord, une commission en guerre délivrée par l’amirauté, c’est ce qu’on appelle souvent la lettre de marque. En outre, l’armateur était tenu de déposer une caution de 15 000 livres pour les déprédations et les dommages que le corsaire pouvait causer envers des nationaux ou des neutres  ; il prenait l’engagement de combattre sous le pavillon de France et de le hisser avant de tirer le premier coup de canon — le coup de semonce. De plus, les deux tiers de l'équipage devaient être composés de matelots français et commandés par des officiers français. Ces formalités remplies, tout navire trouvé en mer porteur de marchandises devant approvisionner l’ennemi était de bonne prise et adjugé au corsaire qui le ramenait au port français, où on devait le vendre aux enchères. Sur le produit de la vente, une retenue était tout d’abord prélevée pour les invalides de la marine et le reste était réparti entre l’armateur et l'équipage du corsaire. De plus, il y avait toute une série de primes, soit pour les canons enlevés, soit pour les bâtiments capturés après combat.

Cette guerre de course, ainsi fixée et délimitée, nul ne l’a faite aussi ardemment, aussi courageusement que les marins normands de la côte du pays de Caux, et leurs noms, pour être moins connus que ceux des Jean-Bart, des Duguay-Trouin, des Surcouf, les valent bien, et nous allons le prouver.

Dieppe surtout fut un vrai nid de corsaires. Marins intrépides, aventureux, ayant poussé leurs navires dans tous les coins des océans, les Dieppois, qui s’enorgueillissent de Jean Cousin, le véritable découvreur de l’Amérique  ; de Jean de Béthencourt, le roi des Canaries  ; de Jean Parmentier et Jean Ribaut, devaient aimer cette guerre de course, toute faite de vaillance imprévue et d’héroïsme audacieux. Aussi, presque tous les grands capitaines dieppois débutèrent-ils dans leur carrière maritime en étant corsaires, et quels corsaires  !

C’en fut un, par exemple, que ce Louis de Bures, seigneur d’Espineville, qui, en 1555, lors de la guerre entre la Hollande et la France, se met en tête de battre toute la formidable flotte flamande, avec quelques mauvais bateaux pêcheurs, et qui y réussit. Avec sa flottille de quatorze barques dieppoises, il s’embusque au beau milieu de la Manche pour barrer le passage aux grosses hourques flamandes de 400 à 500 tonneaux, bien armées de canons et se présentant en une ligne terrifiante. Dédaigneux de ces bachots de harenguiers et de pêcheurs de morue, les Flamands veulent passer, sans même engager la lutte qu’ils jugent indigne. Mal leur en prend, car les barques dieppoises, pour éviter les bordées d’artillerie, accostent les bateaux flamands et à l’abordage  ! Hache en main, ils massacrent tout, en une lutte ardente, furieuse, où Louis de Bures trouve la mort. Près de lui, un capitaine dieppois, Beaucousin, qui commande La Palme, ne peut venir à bout d’une grande hourque9.1 qu’il a harponnée  : il y jette des pots à feu, mais l’incendie se communique à son propre navire et gagne de proche en proche d’autres barques. Le combat, commencé à l’aube, ne s’en poursuit pas moins jusqu’au soleil couchant et, le lendemain à la marée du matin, la flotte dieppoise passe entre la Tour-aux-Crabes et le Pollet, traînant à sa suite dix hourques flamandes, chargées d’alun, de sel et de marchandises, tandis que sur la plage toute la ville acclame les corsaires vainqueurs.

Véritable corsaire également, ce Jacques Sore de Flocques, qui a fait son apprentissage de marin sur les bateaux du Tréport, et qui mena aux navires anglais une rude guerre de course. Plus tard, huguenot enragé, nommé amiral de Navarre, c’est lui qui prendra le commandement de la petite escadre protestante qui évolue devant la Rochelle, en faisant la chasse aux galères vénitiennes et battant à plates coutures l’escadre catholique. Il est violent, terrible, animé du feu de ces ardentes haines religieuses du XVIe siècle, et on le voit bien quand, pour venger la mort de son ami Jean Ribaut — le découvreur, entre parenthèses, de la Floride — il jure de faire une guerre à mort aux Espagnols catholiques.

Un beau jour, dans les parages de Palma, il tombe sur un navire portugais, le Saint-Jacques, qui porte à son bord quarante pères jésuites qui s’en vont au Brésil. Des papistes  ! Le vieil huguenot les exècre  ; aussi, du haut de la poupe du navire, il donne l’ordre de les jeter à la mer. Et alors se déroule une horrible scène de noyade et de fusillade. «  Allez au fond de la mer dire la messe à la papiste  !  » , s'écriait le corsaire, et, en même temps, il faisait jeter les calices, les missels, les reliquaires par-dessus bord, puis il ramenait sa prise jusqu'à Gomera, une des îles Canaries, où il mettait en vente sa prise, la riche cargaison du navire capturé.

Corsaire aussi à ses débuts, Abraham Duquesne, quand, à dix-sept ans, sur son lougre, le Petit-Saint-André, il capture un gros vaisseau hollandais, qu’il attaque à la dieppoise, attaque subite, intrépide, ne donnant pas le temps de résister. Corsaire encore, quand au moment de la guerre d’Espagne, en 1641, il arme un petit flibot9.2 et rencontre quatre galères espagnoles qui avaient capturé une barque française portant des marchandises. Il s’agit de délivrer le navire en danger  : en quelques instants, les galères sont abordées, la remorque est coupée, et la barque est triomphalement ramenée à M. De Sourdis, ce prélat-amiral qui félicite Duquesne de son courage. Corsaire encore, le futur rival de Ruyter, le vainqueur d’Alger et de Gênes, quand, armant à ses frais plusieurs navires, il alla s’emparer de quelques corvettes anglaises croisant devant Bordeaux.

C'étaient là des exploits réguliers, ordinaires. Ceux des flibustiers, des boucaniers, des Frères de la Côte, devenus légendaires, sont plutôt réprouvés par la morale officielle. Et pourtant, la différence entre les corsaires munis d’une lettre de marque et ces aventuriers de la mer, razziant les navires qu’ils rencontraient, promenant partout, dans la mer des Antilles, leur pavillon noir où se détachait une tête de mort, est-elle bien délimitée  ?

Pirates peu scrupuleux hier, il y avait bien des chances pour qu’on les retrouvât aujourd’hui capitaines de course, en temps de guerre. Ce fut un peu le rôle de tous ces capitaines flibustiers dieppois, au temps où Belin d’Esnambuc s'établissait dans l'île Saint-Christophe, à la Martinique, à Saint-Domingue, continuellement en lutte avec les Espagnols.

Ce fut le rôle du dieppois Belle-Tête, de Dupré, de Thomas Langlois, de Sevant, dit Vera-Cruz, de ce Pierre Legrand, qui, un beau matin, avec un méchant petit flibot de quelques tonneaux, s’empara d’un navire espagnol.

Daniel Bontant, à la même époque, avait une autre spécialité  : comme tout bon corsaire, il donnait la chasse aux Anglais et leur prit, dans une campagne, dix-huit ou vingt navires, mais il s’attaquait particulièrement aux navires négriers, à ceux qui faisaient la traite sur la côte d’Afrique. En une seule fois, il amarina deux prises qui avaient à bord neuf cents nègres. Bonne aubaine pour le brave capitaine  ! Un peu corsaire aussi, ce Vauquelain, dont le nom a été donné à une rue de Dieppe, et qui, plutôt que d'être pris par les Anglais, mit le feu à sa frégate, après avoir fait embarquer son équipage dans les chaloupes. Celui-là, officier bleu, comme ce Jean Cornic, le défenseur du Havre, dont on a célébré la mémoire, et dont M. Le Goffic nous a tracé un portrait si saisissant, devait être — comme tant d’autres — la victime des haines et des intrigues des officiers nobles du Grand Corps, et devait périr lâchement assassiné dans la rue.

Dieppe ne fut pas seule à armer pour la course  ; pendant toutes les guerres de l’ancien régime, le port de Fécamp prit lui aussi une part active aux expéditions de course. La pêche à la morue sur le banc de Terre-Neuve étant interdite pendant la guerre de Sept Ans, bon nombre d’armateurs, pour occuper leurs équipages restés inactifs, se lancèrent à la poursuite des navires anglais ou de ceux qui étaient chargés de marchandises à destination de l’Angleterre. Munis d’une commission de guerre délivrée par l’amirauté, combattant sous le pavillon de France, mais pouvant arborer par ruse des pavillons étrangers, les corsaires fécampois ramenèrent souvent de bonnes prises qui étaient adjugées aux enchères. Tout stimulait, du reste, l’ardeur des marins normands  : la haine séculaire de l’Anglais. .. Et les primes données par le roi  : 100 livres pour chaque canon enlevé à l’ennemi, 30 livres pour chaque homme d'équipage quand il y avait eu combat.

Lorsqu'éclata la guerre de l’Indépendance américaine, la course reprit de plus belle, plus active, plus enragée  ; bien que les rapports de mer de l’Amirauté fécampoise aient pour la plupart disparu, on n’en a pas moins conservé le souvenir des exploits des corsaires fécampois. En 1778, c’est le corsaire Le Rusé qui rentre au port traînant à sa remorque le sloop anglais le Soleil-Levant, dont il s’est emparé  ; la même année, nous dit dans son intéressante Histoire maritime de Fécamp M. Adolphe Bellet, c’est le corsaire Le Furet qui amène le sloop La Betzy ; la même année encore, c’est le capitaine Fiquet, commandant le corsaire La Racrocheuse, obligé de soutenir deux combats terribles contre les croiseurs anglais qui, malgré leur supériorité, ne peuvent s’en rendre maîtres. Informé de ces beaux faits d’armes, le ministre de la marine félicite Fiquet pour sa bravoure et son sang-froid, et le capitaine-corsaire est porté sur la liste des récompenses royales.

Le gouvernement est, du reste, si satisfait des services rendus par les corsaires normands, que, pour utiliser les navires étrangers capturés par la flotte française, il les donne aux armateurs fécampois, et non seulement il fournit les navires, mais il offre l’artillerie nécessaire pour les armer. Il ne reste plus qu'à recruter les équipages et ceux-là se trouvent facilement, séduits par les avances et par la part de prise.

Le Havre n’avait pas alors la vieille réputation de nos villes maritimes du littoral. Quand les fameuses ordonnances de Colbert de 1685 sur la marine ont donné à la nouvelle cité un essor plus grand, on se met aussi à armer en course, et les corsaires havrais rivalisent à leur tour avec les marins de Dieppe et de Fécamp.

Le fameux Dumée d’Aplemont, qui fut l’auxiliaire si actif de l’organisation de la marine nationale, en usa pendant la guerre navale faite aux Hollandais au temps de Louis XIV. Les corsaires havrais se signalèrent alors par leur audace et leur habileté  : dans les nombreuses courses qu’ils firent dans la Manche, sur les côtes d’Angleterre et jusqu'à la hauteur de Dunkerque, plus d’une fois ils eurent à lutter contre des forces supérieures, mais en revanche plus d’une riche capture les dédommagea de leurs pertes. Ils étaient les idoles de la population havraise et surtout de leur protecteur, le gouverneur de la ville, cet étrange duc de Saint-Aignan, grand seigneur sans façon, poète et diseur de vers, qui venait les féliciter au retour de leurs expéditions aventureuses et leur abandonnait ses parts de prise.

Dans la seconde période du siècle de Louis XIV, quand la France entreprend la lutte avec les plus grandes nations maritimes, le rôle des corsaires havrais s'étend encore. Forcés de renoncer aux expéditions commerciales, les négociants, encouragés par le gouvernement, soutenus par Seignelay, arment en course, et les corsaires du Havre, avec leurs frégates légères, soutiennent les efforts des flottes de Tourville, de Châteaurenault, de d’Estrées qui, de tous côtés, battent les ennemis.

Au milieu de l’activité, du remue‑ménage d’un port qui est maintenant un des lieux d’armement et de ravitaillement de la flotte royale, Le Havre est devenu un vrai refuge de corsaires. Et puis Jean‑Bart, le légendaire Jean‑Bart, le type du corsaire français, non seulement hardi, brave, entreprenant, mais aussi habile et prudent, Jean‑Bart est au Havre avec le capitaine de Forbin. C’est lui qui ramène sous le cap de la Hève le Roi‑David, un navire espagnol chargé de bois de Campeche, et l'Union, autre navire espagnol chargé d’or, d’argent et de poivre, et dont il s’est emparé à hauteur de Newport. Au Havre, Jean‑Bart rumine le plan de campagne qui doit ruiner le commerce hollandais dans le Nord  ; il commence ses croisières, mais il est bientôt fait prisonnier dans un combat furieux qu’il livre aux Anglais dans les parages des Casquets.

Mais qu’importe  ; en attendant qu’il s'évade de Plymouth, il a laissé derrière lui des corsaires navrais qui suivent ses traces et se chargent de tailler de la besogne à l’Anglais  ; c’est le capitaine de La Cafinières et le chevalier Désaugiers, qui croisent devant le Finistère  ; c’est de Nesmond qui louvoie dans la Manche, entre la côte anglaise et la côte normande. Tous ces vaillants gens de mer, entre deux courses, entre deux expéditions périlleuses, se retrouvaient dans leurs taver­nes ordinaires  ; une, surtout, était fameuse, c'était celle de la rue de la Corderie, où, entre deux pots de vin, les corsaires aimaient à conter entre eux leurs prouesses merveilleuses, toute une légende de hauts faits maritimes où l’Anglais, l'éternel Anglais, jouait son rôle.

Ces campagnes de courses si fructueuses pour les corsaires havrais, après avoir cessé pendant quelque temps, recommencèrent pendant la guerre de la succession d’Autriche, où le pacifique vaisseau de commerce se transforma de nouveau en une citadelle flottante. Elles recommencèrent aussi au moment où commença à se développer notre puissance coloniale, lorsque Dupleix, si mal secondé, poursuivait la fondation de notre empire des Indes. Mais où les corsaires du Havre trouvèrent surtout l’emploi de leur courage, ce fut quand les hostilités commencèrent en Amérique entre l’Angleterre et ses anciennes colonies.

Dès que la France se fut décidée à soutenir la cause de la liberté, l’ordre vint au Havre d’autoriser l’armement des corsaires au‑dessus de 90 pieds de quille  ; en même temps, on apprenait que le roi donnait des gratifications à ceux qui armaient directement et abandonnaient tous leurs droits de prise. Une foule de maisons havraises se mirent aussitôt à armer en course, et les corsaires navrais reparurent, plus entreprenants que jamais.

Ce furent le Furet, que commandait l’intrépide capitaine Ducasse, et qui, au bout de quelques jours, rentra avec une prise importante. Trois grandes frégates anglaises qui vinrent croiser en rade du Havre ne lui font pas peur, et pour sa seconde sortie, le Furet amarine un sloop chargé de thé et un brick armé de deux canons. Ducasse, un moment, abandonne le Furet pour le Duguay‑Trouin, corvette de 18 canons. Et la chasse continue  ! Et en un mois il ramène au Havre quatre navires capturés. Cela ne lui suffit pas encore  ; Ducasse s’associe avec le capitaine Cottin, commandant du Jean‑Bart, et de conserve ils s’en vont flâner sur les côtes d’Angleterre, et ils rentrent au port avec six prises.

Un moment, la nouvelle court les rues du Havre que le Jean‑Bart a été capturé par l’escadre anglaise. Le Duguay‑Trouin, dit‑on, a subi le même sort, et déjà on se lamente sur le sort du capitaine Ducasse, quand, toutes voiles dehors, faisant flotter son grand pavois, le Duguay‑Trouin apparaît tout à coup sur la rade, traînant à sa remorque un navire chargé d’eau‑de‑vie. Et ces faits ne sont pas uniques  ; tous les jours, le Renard, la Tarentule, le Caracoleur, monté par le capitaine Carpentier, l'Iroquois, commandé par le capitaine Oscor, renouvellent ces belles prouesses maritimes. Le Phénix, que monte le capitaine Favre, fait mieux  ; surpris dans la Manche par quatre corsaires anglais, il n’abandonne pas ses prises, et, contre ses ennemis beaucoup mieux armés que lui, il soutient pendant quatorze heures un combat inégal.

Tous ces exploits n'étaient pas oubliés quand éclatèrent les guerres de la Révolution et de l’Empire  ; il y eut alors encore de beaux jours pour la guerre de course qui recommença plus violente, plus acharnée, plus passionnée que jamais  : dans cette lutte contre les Anglais, les marins de nos ports normands se distinguèrent encore.

À Dieppe, les noms des nouveaux corsaires devinrent vite populaires  ; c'était le capitaine Marchand qui s’opposa vigoureusement au débarquement d’une frégate anglaise à Dieppe  ; c'était le corsaire Belhomme, sur son navire Sally, qui fit de nombreuses prises  ; c'était le capitaine Tourneux, c'étaient les deux frères Drouault et tous ces capitaines dont les navires portaient des noms pittoresques et amusants, le Grand‑Diable, le Loup‑Garou, l'Embuscade, le Sans‑Culotte, qui faisaient voir de dures aux navires anglais, lesquels tâchèrent de se venger en essayant, en 1803, de bombarder Dieppe10.1. Quels hommes rudes et vaillants que ces matelots dieppois, quels «  professeurs d'énergie  » , suivant le mot à la mode de notre époque qui malheureusement, en ces matières, compte plus de professeurs que d'élèves  ! Retrouverions‑nous, par exemple, de nos jours, un gamin comme ce mousse dieppois de douze ans, le petit Alick, qui, blessé par un biscaïen anglais, reste à son poste de combat sur le pont d’un corsaire français attaqué par une corvette anglaise, et ne va se faire panser que lorsque le bateau est hors de danger  ?

Aussi, au retour des courses, quelle franche et joyeuse vie, que de folies et de prodigalités  ! Que de souvenirs curieux et étranges liés à ces aventures de mer. Tenez, juste à l’endroit où se trouvent actuellement les jardins du Casino, on a, à cette époque, détruit des millions. .. Des millions anglais. Ainsi que le rapporte M. F. Bouteiller dans son amusante Histoire de Dieppe, c’est là, en effet, que, suivant l’arrêté du blocus continental, on brûla sur les galets de véritables amas de châles, de mousselines, de tissus et d'étoffes précieuses. Après quoi, les corsaires, grands causeurs et grands conteurs, se donnaient rendez‑vous chez Baspré, au coin de la rue du Petit‑Monde, aujourd’hui rue Ango, pour y deviser de leurs exploits, tout en examinant les armes, les fusils, les haches d’abordage, car Baspré était armurier. Que d'épisodes d’intrépidité joyeuse, de faits d’armes à la Dumas  ! Un beau jour, dans la boutique de Baspré, un corsaire fait le pari de surprendre une sentinelle anglaise et de l’amener à Dieppe. Et il le fait, et avec le factionnaire il enlève la guérite, promenant l’un dans l’autre, solidement garrottés, par les rues de Dieppe où on l’acclame.

De tous ces corsaires dieppois du temps de Napoléon Ier, celui qui est resté le plus légendaire, c’est Balidar, le plus terrible de tous ces coureurs de mer, aussi vaillants les uns que les autres.

D’où venait‑il  ? On n’en a jamais rien su. C'était probablement un méridional  : sa physionomie expressive, mobile, ses yeux noirs et perçants, abrités sous des sourcils bien dessinés, semblaient l’indiquer. À la manière des autres capitaines corsaires, à son bord, il était vêtu d’un gilet rond et d’un large pantalon bleu comme les matelots  ; mais l’autorité de son regard suffisait à montrer qu’il était le «  maître après Dieu  » à son bord. Souvent, en se plaçant le doigt sous l'œil, à la façon des méridionaux, il disait que c'était là qu’il portait ses épaulettes de capitaine. Il faudrait, au surplus, des volumes pour raconter tous les exploits de Balidar à bord de son lougre Point‑du‑Jour et du Pourvoyeur. Deux traits seulement de sa vie. Un jour, il saute le premier à l’abordage d’un navire anglais, se battant à coups de crosse avec les matelots qui l’entourent. Pendant qu’il se bat ainsi, le vent écarte son navire, et Balidar reste seul à bord du navire anglais. Un coup de poing par ci, un coup de pied par là, et il saute à la mer, rejoignant son navire.

Une autre fois, dans la baie de Lannion, au moment où il donnait des ordres avec son porte‑voix, il tombe à l’eau  : ce n’est pas chose facile pour un navire en marche que de sauver un homme à la mer. Mais Balidar n’a pas lâché son porte‑voix  ; il communique ses ordres à ses matelots, et, grâce aux manœuvres qu’il ordonne, il peut être sauvé. Type curieux et plein de fantaisie, Balidar s'était retiré à Roscoff avant d’aller continuer la guerre de course sur les côtes du Mexique. C’est là qu’il avait orné sa maison d’un balcon en argent massif et qu'à certains jours il s’amusait à jeter à la foule des beignets brûlants renfermant des pièces d’or  !

Partout, sur la côte normande on rencontrait alors de tels hommes  : à Fécamp, on n’armait pas moins alors pour la course. C'était le Félix, la Flore, l'Espoir, auquel une seule capture rapportait 700 000 francs. C'était la Clarisse, le Modeste, l'Aurore, le Mercure, dont les équipages faits prisonniers furent entassés sur les pontons anglais  ; c’est le Wimereux qui, en l’an XII, accepte à lui seul le combat avec quatre corsaires anglais  ; c’est le Heureux‑Hasard et le Hussard, commandés par le capitaine Desprairies qui, fait prisonnier, s'échappe des prisons anglaises. Au Havre, même enthousiasme et même ardeur, et la vieille auberge du Cheval Blanc, dans la rue de la Corderie, comme au temps de Jean‑Bart, réunit tous les soirs les nouveaux corsaires, les capitaines du Poisson‑Volant, du Sully, du Mandrin, de la Friponne, du Dantzig et bien d’autres. Une des captures les plus importantes des corsaires havrais fut celle accomplie par le Vengeur, commandé par le capitaine Denis, dans les parages de la Hougue. Il fut assez adroit pour faire prisonnier le célèbre Sidney‑Smith, l’incendiaire des navires de Toulon, qui avait essayé de mettre le feu aux magasins du Havre.

Depuis ces temps héroïques, la guerre de course a été abolie. .. Mais si jamais on la rétablissait, parions que les vieux corsaires de la côte normande trouveraient encore de nombreux imitateurs. Bon sang ne peut mentir  ! …

La claque et les claqueurs

«  À bas la claque  !  » . Combien de fois, sec et impératif, ce cri n’a-t-il pas furieusement retenti à notre Théâtre-des-Arts  ? «  À bas la claque  !  » . Ce fut le cri d’armes, le «  Mont-Joie et Saint-Denis  » de cet ancien parterre de Rouen, réputé si féroce, si terrible, si croquemitaine, et. .. Au fond si bon enfant et si facile à dompter. Cet «  À bas la claque  !  » vengeur, protestation contre les chanteurs médiocres qu’on voudrait imposer, formule brève de mécontentement, qui est au théâtre ce que le punch d’indignation est à la politique, retentissait encore, de nos jours, sous le lustre du théâtre Sauvageot.

Et fait étrange, on reprochait à la claque, généralement favorisée et encouragée par les artistes, de faire, au contraire, peser sur eux une véritable petite « Terreur » . Ceux qui n’avaient point voulu passer par les exigences monnayées des claqueurs auraient été immédiatement déclarés suspects, et condamnés à la mort sans phrases. Ces procédés — si tant est qu’ils aient existé — dépendaient plus de l’art du chantage que de celui du chant et le Tapir fut condamné pour de moindres peccadilles  ! …

Quoi qu’il en soit de la réalité de ces menées étranges, il est bon de savoir un peu ce qu’est cette claque, si vilipendée, si honnie, mais qui, tout compte fait, puisqu’elle continue à exister, en dépit de toutes les attaques, est une puissance, puissance de second ordre certainement, mais avec laquelle il est toujours prudent de compter.

Délogée du parterre, forcée de regagner jusqu'à ses hauteurs paradisiaques — où nous la montre un croquis de Gustave Doré, pris pendant un entr’acte — la claque, malgré tout, a tenu bon, ferme à son poste, toujours bruyante et toujours. .. Maladroite. Ce qu’elle est et ce à quoi elle sert, son nom seul l’indique  ; son but, ses aspirations, comme disent les candidats en leur profession de foi, le bon public ne les connaît que trop. Ce qu’il ignore plutôt, c’est son histoire et ses origines, liées un peu à celles de l’art dramatique tout entier.

Sans faire parade d’une érudition puisée aux bonnes pages de Larousse, on peut bien dire que la claque remonte pour le moins jusqu’aux Romains, d’où le nom de ses claqueurs, et peut même se vanter d’avoir une origine impériale.

On a voulu que Néron l’eût inventée, et un savant allemand, Bœttiger, a publié là‑dessus et sur les Applaudissements au théâtre chez les anciens un gros volume, édité en 1822, à Leipzig. Vous y verrez que les claqueurs étaient divisés en trois catégories, comme l’est un peu la claque de l’Opéra, du reste. Mais quelles nuances, quelles variétés, quelles formes dans l’applaudissement  ! D’abord c'était le bombus, le bravo préparateur, quelque chose comme le murmure flatteur qu’enregistrent nos sténographes, une sorte de bourdonnement se répandant à travers la salle. Les testae procédaient plus nettement, avec un bruit plus clair, « celui de la vaisselle qu’on brise » ; c'était déjà un claquement plus démonstratif, mais l’enthousiasme était tout à fait haut monté quand éclatait le roulement continu, bruyant des imbrices, notre « triple salve » actuelle  : c'était la grêle tombant drue et serrée, la fouettée de l’averse sous un coup de vent. Néron, qui était grand clerc en la matière, ne voulait être accueilli que par des imbrices retentissants, et quels applaudissements, si on songe que la grande milice de l’admiration salariée ne comptait pas moins de cinq mille claqueurs à gages, cinq mille laudicœni bien payés et bien rentes aux ordres de chefs intelligents et actifs  ! Qu’est, à côté de ces anciens Romains, la petite phalange de nos « Romains » contemporains  ?

Avec les théâtres antiques, la claque disparut et elle ne reprit place au théâtre que très tardivement. Les spectateurs naïfs du Moyen Âge applaudissaient d’eux‑mêmes et apportaient au spectacle une patience inlassable, si on en juge par la longueur des Mystères, auprès desquels pâliraient les spectacles dominicaux de nos théâtres. On veut que ce soit ce petit poète badin de Dorat qui ait vraiment créé la claque en « faisant la salle » pour ses premières, en l’encombrant de billets de faveur donnés à ses domestiques, à ses fournisseurs et à… ses créanciers. Le fait semble exact.

Beaumarchais, qui fut bien le touche‑à‑tout du XVIIIe siècle, ne fit point non plus mépris des claqueurs, et il avoue ingénument s’en être servi par la voix de son Figaro, s'étonnant de n’avoir pas rencontré plus de succès auprès du public. « Et pourtant j’avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs, des mains. .. Comme des battoirs. J’avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui produit des applaudissements sourds.  »

Notons en passant que la permission de garder des cannes au théâtre ne date que du Germanicus d’Arnault. Mais Figaro a beau se plaindre, la claque était dès lors fort bien organisée, et Mercier, qui a tout observé dans ce Paris du siècle dernier, prétend qu’on claquait pour tout, pour le Roi, pour la Reine à leurs entrées, pour les acteurs, pour les chanteurs, pour Gluck, pour Puccini, pour les vers, pour la prose. « Partout bravo, bravissimo  !  » . La claque aussi bien avait trouvé son chef, son organisateur dans ce chevalier de La Morlière esquissé par Diderot, dans le Neveu de Rameau, « le chapeau retapé sur l’oreille, portant la tête au vent, faisant battre une longue épée sur sa cuisse, semblant adresser un défi à tout venant » .

Ah ce La Morlière, que Charles Monselet a fait revivre dans ses Oubliés et dédaignés, ce fut vraiment le chef de claque type et je m'étonne qu’on n’ait pas encore inauguré son buste dans quelque agence dramatique ou au café du théâtre. Chef et capitaine de cabale, avec un peu de lettres, car le gaillard a signé un fort joli roman, Angola, nul mieux que lui ne s’entendit à organiser sur mesure des succès retentissants, ou des chutes piteuses, avec le secours de ses affiliés recrutés au café Procope. À son poste, bien en vue pendant la pièce, c’est lui qui donnait le signal d’applaudir ou de murmurer et ses compères, placés d’ici et de là, répondaient à ses signaux, quoiqu'à regret parfois. Témoin ce siffleur peu convaincu, à la solde de La Morlière, qui passa son sifflet à son voisin en lui disant  : « Monsieur, sifflez pour moi, je vous prie, je n’en ai plus la force, la pièce est trop bonne  !  » Témoin cet autre, qui, avec moins de délicatesse, applaudissait à tout rompre et criait en même temps  : « Dieu  ! Que c’est mauvais  !  » Comme on lui demandait pourquoi ses actes et ses paroles étaient si peu d’accord  : « C’est que, dit‑il, j’ai reçu un billet pour applaudir et qu'étant homme d’honneur, je ne puis trahir mon serment  !  »

Comme bien on pense, La Morlière n’avait point de préférence, et, tour à tour, suivant le nombre de louis dont on l’avait gratifié, on le vit acclamer les pièces de Voltaire ou préparer leur chute avec la bande à Féron. La Clairon particulièrement eut maille à partir avec lui  ; il la fit siffler tant et si bien qu’elle n’osait reparaître sur la scène, et que, de guerre lasse, elle demanda l’intervention de la police. C'était à la rentrée de la Comédie‑Française, en 1751. Pour prévenir tout scandale, on crut devoir placer aux côtés du terrible La Morlière un exempt avec ordre d’arrêter le chevalier, s’il manifestait. Mais notre claqueur était un homme de ressource  : il ne siffla pas, mais il se mit à bailler de façon si bruyante et si persuasive que toute la salle se mit à bailler avec lui  ! La Clairon était vaincue  ! …

Dans notre siècle, la claque eut aussi ses beaux jours et joua son rôle au cours de toutes les cabales célèbres  ; elle donna dans la fameuse querelle entre Mlle Duchesnois et Mlle Georges dont une caricature nous montre l’acuité  ; elle prit parti contre l’atelier du peintre David, soutenant Mlle Leverd contre Mlle Mars — une Rouennaise, entre parenthèse. Elle prit part à toutes les luttes entre romantiques et classiques, ces Guelfes et ces Gibelines, et se montra à toutes les premières célèbres dans l’histoire théâtrale  : à la première du Vautrin, de Balzac  ; à celle de Tragaldabas qu’Auguste Vacquerie a racontée sans amertume et avec tant d’esprit  ; à celle d'Henriette Maréchal, où s’illustra Pipe en Bois  ; à celles des Effrontés et du Fils de Giboyer, mais il faut bien le dire, le plus souvent à contre‑sens, en entassant les impairs sur les impairs, et elle a bien sa responsabilité dans plus d’une chute retentissante.

On a pu cependant tenter une défense de la claque, dont Elleviou, le ténor aimé de nos grand’mères, disait qu' « elle était aussi utile au théâtre que le lustre au milieu de la salle.  »

Avouons‑le, le public n’est pas toujours d’humeur égale. Il est arrivé au théâtre par un temps de chien, gelé ou mouillé  ; il a manqué le premier acte  ; il est nerveux, quinteux, morose, sans trop « savoir pourquoi » , et fait grise mine, alors aux chefs‑d'œuvre aimés d’ordinaire. L’acteur, que cette indifférence étonne, qui n’y comprend rien, s’imagine vite qu’il joue mal et perd tous ses moyens. Que de fois n’avons‑nous pas entendu l’artiste acclamé d’habitude, au sortir d’une scène qui n’a pas porté et dont tous les effets sont tombés, s'écrier en rentrant dans les coulisses  : « Mais qu'ils ont, ce soir  ?  » C’est à ce moment, disent ses panégyristes, que la claque intervient heureusement, rassurant le comédien, secouant la torpeur du public, éveillant peu à peu les applaudissements. C’est sa raison d'être — la meilleure peut‑être, ou la. .. Moins mauvaise. Bayard, qui a signé tant de vaudevilles, dans son prologue de Roman à vendre, a soutenu cette thèse, cette défense de la claque intelligente, et voici comment il faisait parler son apologiste  :

Tiens, vois-tu ce public immobile, glacé,
Et jusque dans le centre où siégeait la milice
Ecouter sans pitié, prononcer sans justice !...
Soutenu, réchauffé par un adroit claqueur.
Le faible paraît bon, le bon paraît meilleur;
De bravos en bravos, la pièce est enlevée !...
Mais par des juges froids, sera-t-elle sauvée ?
Aux endroits les plus gais, à peine on sourira.
Si l'ouvrage faiblit, l'ennui circulera
De l'orchestre au balcon, des loges au parterre.
Tu n'as plus des Romains la chaleur salutaire.
On te siffle et dès lors plus de vers, plus d'effets.
Tout paraît détestable au milieu des sifflets.

Voilà des vers bien mauvais  ; les raisons sont meilleures, et il est certain que la claque, quand elle sait n’applaudir qu’aux bons endroits, réchauffe le public et parfois peut sauver la pièce. Mais les claqueurs possèdent‑ils toujours leur métier et le chef de claque a‑t‑il toujours le tact suffisant pour les diriger  ? C’est un art véritable au surplus et où il faut déployer des qualités multiples  : sens delié du goût du public, coup d'œil avisé des situations, présence d’esprit immédiate, décision rapide et juste, le tout sans ces excès qui gâtent les meilleures intentions. Dans son Manuel des claqueurs, contenant la théorie et la pratique de l’art des succès dramatiques, Robert Castel, qui s’intitulait « chef des assurances théâtrales, chevalier du Lustre, commandeur de l’ordre du Battoir » , en a donné les préceptes. Il lui faut particulièrement ne pas sortir de ses attributions strictes, n’applaudir qu’où il convient et, comme le disait Théophile Gautier, ne pas oublier « qu’on est claqueur et non assommeur » . « Pas de zèle » , ce mot de Talleyrand, si souvent répété, semblerait devoir être le mot d’ordre d’une claque intelligente, mais allez donc demander cet art des nuances, cette psychologie des foules, à une douzaine de gaillards recrutés chez le marchand de vin  !

À vrai dire, la claque s’est plus souvent signalée par ses incorrections que par ses services, et si l’on feuillette les mémoires dramatiques, on trouve maints exemples de sa bêtise. Vous ne connaissez certainement pas Le Muletier d’Hérold, et je ne crois pas qu’on l’ait joué au Théâtre‑des‑Arts  ? Toujours est‑il que la pièce, dont le livret était de Paul de Kock, contenait des couplets passablement lestes pour l'époque, quelques‑uns, entre autres, dont le refrain était  : « Voilà l’plaisir, Mesdames  !  » À la représentation, des protestations, plus ou moins justifiées, s'élevèrent. Le père Leblond, chef de claque de l’Opéra‑Comique, vieux routier pourtant, ne put y tenir et s’oublia jusqu'à s'écrier en se tournant vers les siffleurs  : « A bas les chastes  !  » Il n’en fallut pas plus pour déchaîner un charivari épouvantable et pour faire tomber complètement la pièce d’Hérold.

Que de fois, à l’Odéon, l’intervention intempestive de la claque et ses maladresses répétées ne furent‑elles point causes de manifestations semblables  ! À la première d’un mélodrame tout à fait inconnu, L’Orphelin de Bethléem, à un moment donné, les étudiants, rendus furieux par le tapage de la claque qui menait grand train, mirent tout à coup à leurs chapeaux les contremarques qui prouvaient qu’ils avaient payé leur place  ; les autres spectateurs les imitèrent, et bientôt toute la salle apparut avec le coupon au chapeau  ! Voilà une expérience pittoresque qu’on pourrait peut‑être tenter au Théâtre‑des‑Arts, un jour de début orageux  !

Comme vous le voyez, à l’ordinaire, la claque est assommante  ; aussi Hoffmann, qui fut un des critiques autorisés des Débats, avait‑il émis l’idée fantaisiste et paradoxale d’une machine… à claque, remplaçant les Romains stipendiés. On en rit, mais Gautier, plus tard, reprit le projet et le formula ainsi  :

«Ne serait‑il pas possible, disait‑il, d'avoir une mécanique avec une roue où une manivelle qui ferait mouvoir un nombre suffisant de marteaux et de battoirs pour imiter le bruit de la claque aux endroits qu'il conviendrait de chauffer ? Cela coûterait peu, serait plus propre et puerait moins. Quant à l'effet moral, il serait exactement le même.»

Le plus joli, c’est que Robert‑Houdin, le prestidigitateur, construisit la machine rêvée par les critiques, savante combinaison de marteaux et de claquoirs disposés sous le parterre et que le régisseur actionnait de la scène — mais faut‑il en croire Robert‑Houdin, seul garant de l’invention merveilleuse  ?

Toujours est‑il que la claque n’a été remplacée par aucune autre institution. Il faut bien se dire, du reste, qu’en ce domaine théâtral, où l’on croirait aisément rencontrer des idées révolutionnaires, on est routinier à l’excès. De quelles invectives n’a‑t‑on point poursuivi les ouvreuses, sans pouvoir restreindre la domination de ces tyrans à rubans roses  ? N’a‑t‑on pas trouvé géniale, un jour, la suppression si simple du contrôle, tentée par Antoine à son nouveau théâtre  ? Bien souvent, pour faire leur cour aux spectateurs, les auteurs ont essayé de se passer de la claque. .. Et ils y sont revenus. Wagner, à l'époque mémorable et peu glorieuse pour les habitués de l’Opéra de la première de Tannhaüser, déclara qu’il voulait se passer des Romains. Mal lui en prit, car la claque dont on avait méconnu les services se vengea en faisant chorus avec les siffleurs du Jockey‑Club.

Que d’autres, avec lui, ont pensé que le public — et surtout le public parisien — s’il était débarrassé de la claque à laquelle il laisse le soin d’applaudir, manifesterait lui‑même sa joie avec plus d’ardeur et plus de sincérité  ! Et, malgré tout, ni directeurs, ni comédiens, ni auteurs n’ont pu se débarrasser complètement du joug de ces chevaliers du lustre.

En province, à Rouen même, la tyrannie de la claque est supportable, et l’institution nous a même valu quelques types originaux. À l’ancien Théâtre Lafayette, la claque, — mais une claque bon enfant, populaire, ne signalant sa présence qu’en lançant aux fauteuils quelques interjections familières, — régna longtemps en maîtresse. C’est elle qui soulignait du tonnerre de ses battoirs les tirades du premier rôle, ou saluait de ses invectives colorées la sortie du traître Mordaunt, ou de « ce bon M. De Peyrolle » dans Le Bossu. C’est elle qui acclamait les artistes et accumulait les rappels, poussant avec des poumons solides les cris  : « Tous  ! Tous  ! ! » répétés par la salle en chœur. C’est elle qui faisait relever cinq fois le rideau sur le final éblouissant du ballet de Michel Strogoff.

Recrutés un peu partout, ses affiliés n'étaient pas de simples stipendiés indifférents, n’en donnant que pour leur argent  ; c'étaient de vrais amateurs. Pendant quelque temps, un nègre du plus beau noir, échoué à Rouen après le départ de quelque steamer, en fut le plus bel ornement. Il ne comprenait pas un mot de français, mais n’en était que plus enthousiaste.

Enthousiaste se montrait également le chef de claque du Lafayette, ce brave Lafleur, que tout le Rouen théâtral a connu, avec sa pipe fidèle et son chien. Il avait commencé par représenter le type de ces anciens amateurs de théâtre, ne ratant pas un spectacle, tenant leurs assises au café du Théâtre, faisant la partie avec tous les cabots, ou lisant consciencieusement la Revue et Gazette, pour suivre les succès ou les fours des amis. Puis, pour ne point abandonner le théâtre, pour y être toujours l’un des premiers, par véritable passion dramatique, il était devenu chef de claque. .. Sincère, sachant apprécier le mérite de chaque artiste, et le témoignant par la ferveur de ses applaudissements, savamment gradués.

Nul mieux que lui ne vantait la façon dont la prima donna du père Dupaux‑Hilaire avait chanté « la gavadine » , comme il disait, ou le brio montré par quelque danseuse italienne dans ses variations sur les pointes. Quand, au milieu d’une orgie de lumière électrique, la féerie se terminait saluée par des bravos éclatants, il rayonnait, le brave chef de claque. Cet enthousiasme délirant, ce succès assuré pour la direction, tout cela était un peu son œuvre, et en repassant son mac‑farlane et en chaussant ses gros sabots, il se donnait à lui‑même un témoignage de satisfaction par ces mots  : « Et maintenant, qu’est‑ce qui va fumer une bonne pipe  ? C’est Lafleur  !  »

Quand le Lafayette eut disparu, Lafleur se montra quelque temps inconsolable, puis il alla porter le secours de ses battoirs — et ils étaient énormes — aux Folies‑Bergère, mais il n’avait plus le même entrain, ni la même conviction en dirigeant les deux rangées de claqueurs placés sous ses ordres au « paradis » . Ce n'était plus le grand art, et souvent il me confia ses doléances sur la grandeur et la décadence. .. Des Romains. Ce n'était point les mêmes traditions que dans les théâtres de drame  ; le rôle de la claque était là plus actif, plus allumeur. C'était une sorte de chœur antique se mêlant à l’action, reprenant ensemble les refrains idiots, interpellé joyeusement par les chanteurs. Tout cela paraissait à Lafleur manquer. .. De dignité et, in petto, sans le manifester bruyamment, il regrettait le temps où il pouvait applaudir la gavadine, la fameuse gavadine. Pauvre Lafleur  ! …

Aux Eperlans, la claque est depuis longtemps morte et le bon public travaille lui‑même au succès de Disparu ou de Chien de garde, mais il fut un temps où elle s’y épanouissait en toute liberté. Quand toutes les principales opérettes du répertoire défilaient chaque année sur les planches, quand, par suite, le directeur voyait de grosses sommes engagées sur une pièce nouvelle, il ne reculait point devant l’espoir d’assurer le succès par le secours de la claque. C'était, du reste, une claque discrète, modeste, de bon ton, au diapason du public mondain qui suivait alors les représentations.

En homme avisé, le chef de claque assistait aux premières et, comme son confrère David, de l’Opéra, notait ses effets sur son livret  : « Entrée de Suzanne Le Blanc  : Grande batterie. — Sortie de Gaudry  : Deux salves. — Couplets d’Hommerville  : Bis et rappel.  » Par contre, jamais il n’opérait lui‑même et n'était même point placé au milieu de ses troupes. Tout se faisait par une télégraphie mystérieuse que seuls connaissaient les initiés  : il suffisait d’un geste pour déchaîner l’ouragan des bravos et d’un autre pour les calmer. C'était très joliment exécuté, sans cette ostentation agaçante qui porte sur les nerfs des spectateurs  ; mais, en dépit de cette discrétion, parfois on se gourmait fort. Telle la première du Rabagas de Sardou, où maints horions s'échangèrent entre spectateurs et claqueurs.

À Paris, le chef de claque a une autre importance. C’est un grand premier rôle dans l’organisation théâtrale  ; il ne se contente pas de recruter ses troupes chez le marchand de vin voisin, de les trier en diverses catégories  : les intimes, dont Roture, dans ses Mémoires, a parlé en termes plutôt durs  ; les vrais claqueurs payés et stipendiés au prix fort  ; les lavables qui payent une partie de leur place  ; les solitaires qui sont assurés d’avoir de meilleures places que celles qu’ils ont payées, le tout sous condition d’applaudir.

Ce ne sont là que de petits bénéfices pour des chefs de claque, comme furent Auguste, Porcher, David, qui doublaient leur métier de celui de marchand de billets. Si la première profession n’est point reconnue par les tribunaux — et cela résulte d’un bien curieux jugement rendu contre le chef de claque Cochet, qui s'était engagé, en 1834, à assurer le succès des pièces du Vaudeville, par contre les marchands de billets sont considérés comme de véritables commerçants, et cela ressort d’un jugement lors de la faillite du directeur Goudchaux.

Aussi les chefs de claque parisiens sont‑ils de gros bonnets. Auguste, d’après les Mémoires du Dr Véron, touchait une pension que lui faisait une danseuse reconnaissante, dont il avait jadis assuré le succès  ; les autres ont villas ou cottages au bord de la mer. Les bureaux de la maison Porcher, rue de Lancry, sont ceux d’une véritable administration, et le cabinet de Fournier, au boulevard Voltaire, était celui d’un ministre. D’aucuns sont devenus directeurs ou gardent, dans des entreprises théâtrales, des intérêts considérables. N’est‑ce pas Fournier, par exemple, qui assura cette saison dramatique où Sarah Bernhardt donna Théodora, Cléopâtre et la Tosca ? Il est mort, il y a quelques années, ce Fournier, homme aimable et hardi, toujours vêtu d’une pelisse de fourrure, car la claque, suivant le mot de Monselet, ne sent pas toujours le hareng.

Sa manie habituelle était d’offrir à tous les auteurs dont il applaudissait les pièces un cigare qu’il tirait de ses innombrables poches. Seulement, il avait soin de proportionner le cadeau à la valeur littéraire du destinataire. Augier, Dumas, Meilhac avaient droit au pur havane  ; Clairville, toute sa vie, fut condamné au vingt centimes, et les petits auteurs de Cluny à un cinq centimados. Quel beau londrès il eût offert à Brieux  ! La claque rouennaise est moins généreuse et parions qu’elle demanderait plutôt aux chanteurs et aux artistes le cigare en question qu’elle ne le leur offrirait. ..

Les « fêtes joyeuses »
de Noël a Rouen

Tristes furent, en 1906, par suite de la suppression des messes de minuit, les fêtes de Noël. Déjà, du reste, elles n’avaient point en France, comme en Angleterre, une aussi longue durée, et partant ne répandaient point une joie et une allégresse aussi prolongées.

Cependant, autrefois, et particulièrement dans notre région normande, il en fut autrement, et c’est ce que nous indique fort doctement un ouvrage sur La Musique et les Musiciens au XIIIe siècle en Normandie11.1, publié par M. Pierre Aubry, archiviste-paléographe, qui, d’après le célèbre Journal des Visites pastorales d’Eudes Rigaud, l’archevêque de Rouen, a pu reconstituer dans ses plus petits détails la vie religieuse et civile du pays normand.

On y voit notamment qu’il y eut vers la fin de l’année, non pas une seule fête comme Noël, mais toute une série de fêtes joyeuses, qui furent comme les « assises » de la joie populaire. À cette époque, la gravité du culte, pendant quelques jours, s’efface pour faire place à une liberté tout d’abord paisible et souriante, mais qui deviendra bientôt licencieuse. À ce débordement de liesse, pas d’autre explication que le plaisir de saluer « l’an qui vient » , ce qu’on appelle l'an neuf, l'an remuef, le chief de l’an. L’année liturgique a beau commencer au premier dimanche de l’Avent, l’année civile, à Pâques, malgré tout, les vieux souvenirs gallo-romains, les souvenirs des antiques Saturnales et de leur cortège de réjouissances et de festivités ont persisté dans l'âme populaire.

C’est même pour les remplacer, sans heurter le goût général, que l'Église, pour les faire accepter par la foule, a groupé à cette date toute une suite de fêtes, depuis la Nativité, les fêtes de Saint-Étienne et de Saint-Jean-l'Évangéliste, la fête des Innocents, jusqu'à l'Épiphanie. Et sur toutes ces dates du calendrier s’est épanouie, au cours du moyen âge, une ravissante floraison de liturgie populaire.

C’est la Fête de l'Âne, si célébrée dans le diocèse de Rouen, dont les rites bizarres, les processions grotesques et amusantes, sont connues depuis que Du Cange en a publié le texte d’après un Ordinaire de l'Église de Rouen du XVe siècle. C’est la Fête de l'Étoile, lors de l'Épiphanie, spéciale aussi à la Cathédrale de Rouen ; c’est l'Office des Pasteurs; c’est, enfin, la Fête des Calendes, qui, en certains endroits, est devenue la fête des Fous, mais qui, à Rouen, s’appelait la Fête des Innocents et se célébrait le 28 décembre.

Jamais, croyons-nous, à Rouen, il n’exista de Fête des Fous, avec les scènes scandaleuses de débauche, les cortèges de gens masqués et déguisés, les chants burlesques qui se déroulèrent dans tant d'églises. La fête des Innocents garde un caractère de pureté naïve et de grâce enfantine, vraiment charmante et fraîche  : c’est la fête des enfants devenus maîtres et rois pour un jour, officiant publiquement comme le pourraient faire l'évêque, les chanoines ou les vicaires dépouillés pour un jour.

À la Cathédrale de Rouen, la cérémonie, dont les phases liturgiques nous ont été conservées par un Ordinarium de la Bibliothèque nationale, était vraiment curieuse et pittoresque.

Tout d’abord, la veille de la fête, deux enfants de la maîtrise — car c'étaient les petits clercs de la Maîtrise qui étaient les héros de la fête —, revêtus d’aubes et de tuniques, la tête recouverte de l'amict, allaient au vestiaire du chœur, suivis d’autres enfants couverts de lourdes chapes, qui précédaient celui d’entre eux, souvent très jeune, qui avait été désigné pour tenir le rôle de l'Évêque, Dominus Episcopus. Avec une gravité enfantine, il marchait solennellement, le petit évêque, paré des vêtements pontificaux, mitre en tête, crosse en main. Le cortège se dirigeait ainsi vers l’autel des Innocents, où avait lieu une station solennelle. À la fin de la station, devant le peuple prosterné et humilié, le jeune prélat, à haute voix, avec toute la solennité des rites d’usage, donnait sa bénédiction sacrée.

Le jour de la Fête des Innocents, les enfants de la maîtrise étaient entourés des mêmes distinctions. À l’exception de la messe qui était célébrée par un chanoine, les petits enfants de chœur remplissaient en grande pompe toutes les fonctions du chœur pendant cet office, qui, suivant la prescription souvent ordonnée par les enfants, était du rite triple. Sous les hautes voûtes de la Cathédrale, la voix fraîche du jeune évêque s'élevait pour chanter la leçon la plus solennelle des Matines, puis après, une procession imposante entonnait le Te Deum.

Laudes et primes étaient également chantées par l’enfant-évêque. À la messe, il appartenait aux enfants de diriger le chœur. Eux seuls portaient les chapes et exécutaient les diverses cérémonies. Ceux des enfants qui n’avaient pas de fonctions spéciales dans la fête occupaient les premières places dans le chœur.

Aux vêpres, mêmes honneurs au petit évêque, mais hélas ! Bientôt arrivait le terme de sa gloire. Au Magnificat, tandis que le chœur entonnait le Deposuit de sede, la crosse était ôtée de la main du petit prélat et mise de côté pour celui qui serait élu l’an prochain. Et les graves chanoines, qui avaient assisté à toute cette cérémonie enfantine, reprenaient leurs droits, tandis que l’un d’eux reprenait et terminait l’office. Si vous doutiez de la réalité de cette fête pittoresque, il serait facile d’en retrouver le texte très détaillé, non seulement dans l'Ordinaire de la Bibliothèque nationale, mais dans un autre de la Bibliothèque de Rouen que Migne a publié et que le chanoine Le Prévost antérieurement avait imprimé en 1679 dans ses Acta vetera, à la suite du De officiis si connu de Jean d’Avranches, évêque de Rouen au XVe siècle.

Parmi les chants qui caractérisaient cette cérémonie enfantine de la fête des Innocents de la Cathédrale de Rouen, figure une séquence, une de ces proses ou compositions poétiques, faisant suite à l'Alléluia, dont l’origine semble venir de nos grandes abbayes normandes, probablement de Jumièges. Cette prose très poétique, qu’entonnait le petit évêque en ce jour solennel, comptait onze versets et commençait ainsi  : Celsa pueri concrepent melodia. Alléluia. On la retrouve dans un manuscrit très précieux, un graduel de la Bibliothèque nationale, provenant de la Cathédrale de Rouen, dont il donne tous les usages liturgiques. La mélodie de cette prose a été reprise par Notker dans son Livre des séquences, dans la prose Sancti spiritus, ce qui semble bien indiquer son origine normande.

Du reste, on n’ignore pas que cet intéressant graduel de la Bibliothèque nationale doit être reproduit photographiquement par les soins de M. H. Loriquet, conservateur de la Bibliothèque de Rouen, avec le concours de Dom Pothier et de M. L’abbé Coliette.

La fête des Innocents et la cérémonie du Petit-Évêque durèrent-elles longtemps ?

Au XIIIe siècle, elle commença à être moins répandue. Certes, l'Église, comme le dit fort bien M. Pierre Aubry, voyait avec indulgence ces innocentes récréations données aux enfants voués à son service, et qui souvent étaient des déshérités de la vie. Mais, ailleurs que dans les milieux enfantins, cette fête joyeuse amenait des licences blâmables. C’est pourquoi on voit en 1246 les statuts de l'église de Nevers l’interdire, et en 1260 le concile de Cognac faire de même.

Au concile de Rouen même en 1214, la participation des prélats, des moines, des religieuses à la fête émit aussi interdite, mais la cérémonie était maintenue pour la jeunesse. On laissait seulement les enfants entre eux. Tous les ans, le chapitre, l’archevêque de Rouen donnait vingt ou trente sous pour cette fête. À Rouen même, le duc de Bedford, quand il avait été nommé évêque, avait offert la petite chape rouge qui servait au Petit-Évêque. Elle fut vendue, en 1452, quand le cardinal d’Estouteville, malgré les supplications des enfants de chœur, supprima la cérémonie.

Il resta cependant à l'Évêque-Enfant un droit, droit qui se maintint jusqu’en 1632 : celui d’enlever les éperons à tout gentilhomme qui se présentait dans le chœur de l'église. Et du diable si le jeune prélat oubliait d’exercer son privilège, comme le montre la condamnation, en 1391, d’un sieur Vincent Roussel, qui avait refusé d’obtempérer aux ordres de l'Évêque des Innocents!

Les réjouissances de la semaine de Noël, des fêtes de Saint-Étienne et des Innocents, prétextes à des divertissements plus ou moins discrets, s'étaient en effet répandues un peu partout dans le diocèse. M. Pierre Aubry en retrouve maintes fois la trace, sous les formes les plus diverses, dans le Registre des visites d’Eudes Rigaud, ce terrible rabat-joie du diocèse de Rouen, qui bien souvent — mais vainement — interdit tous ces délassements à la sévérité de la vie monacale.

À l’abbaye de la Trinité de Caen, par exemple, les jeunes nonnes ne se contentent pas, en 1256, d'élever des alouettes. .. Des alouettes de Caen. Elles chantent le jour de la Fête des Innocents des épîtres farcies, c’est-à-dire des chants où le sous-diacre se réserve le texte de l'épître, pendant que les enfants ou les femmes chantent l’explication, la farciture soit en latin soit en français. Tout porte à croire que, la plupart du temps, c'était le français — plus compréhensible pour les religieuses qui ignoraient le latin — qui s’entremêlait ainsi à la langue liturgique.

Et M. Pierre Aubry cite dans ce goût une épître avec « farciture » en vieille langue romane, pour la fête des Innocents, conservée dans un manuscrit d’Amiens qui est vraiment charmante, et devait l'être encore plus interprétée par la voix des jeunes religieuses chantant pour un jour dans le parler familier de leurs jeunes souvenirs.

Plus près de nous, à l’abbaye de Montivilliers, au jour de la fête des Innocents, comme à celles de Saint-Jean et de Saint-Étienne, les religieuses, d’après Eudes Rigaud, en 1261, chantaient des chants burlesques « scurrilibus cantibus » , et non seulement des épîtres farcies, mais des conduits et des motets. Depuis qu’on a étudié l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, qui n’est qu’un immense recueil des Conduits du XIIIe siècle, on sait que les conduits étaient des compositions musicales complètement originales, tandis que les motets qui figurent en si grand nombre dans le Chansonnier de la Bibliothèque de Montpellier sont toujours construits sur des thèmes liturgiques.

Tous ces divertissements de la fête des Innocents devaient plaire fort aux nonnes de Montivilliers, car Eudes Rigaud est obligé d’intervenir à plusieurs reprises, en 1262, en 1265, pour faire cesser ces jeux et ces badinages.

À Gournay, dans l'église de Saint-Hildevert, les clercs s’amusaient encore plus gaiement dans ces fêtes joyeuses de l’année finissante. Ils chantaient des chœurs, nous apprend encore Eudes Rigaud, et « dansaient le virelai » . Le virelai, qui a donné son nom à une sorte de composition poétique bien connue, était une sorte de chanson à danser, avec refrain en tête de la première strophe et refrain en queue.

Sous la forme latine, et vraisemblablement composés vers 1240 pour les écoliers, il en existe un grand nombre dans l'Antiphonaire de Pierre de Médicis, notamment un sur Saint-Nicolas, que chantaient vraisemblablement les petits clercs de Gournay, quand Eudes Rigaud les surprit. Figurez-vous une sorte de chanson de ronde, avec le couplet exécuté par le soliste et le refrain dansé et chanté par le chœur.

Au prieuré de Villarceaux, près de Magny-en-Vexin, qui dépendait alors de l’archidiocèse de Rouen, le jour des Innocents, les religieuses, en 1253, chantaient des cantilènes. En réalité, ces cantilènes sont de simples chansons pieuses en latin rimé, sans caractère liturgique et ressemblent aux conduits dont nous avons parlé. Une de ces cantilènes sur la fête des Innocents, retrouvée par M. Pierre Aubry à l’abbaye Saint-Martial de Limoges, est vraiment fort innocente. Au surplus, il est à penser qu’on les chantait plutôt dans les récréations du couvent qu'à l’office, où elles ne venaient pas rompre la belle ordonnance de la liturgie.

Mais voici qui est beaucoup plus blâmable aux yeux du brave Eudes Rigaud. C’est ce qu’il a, en 1249 et en 1255, surpris dans deux abbayes de femmes à Saint-Léger-de-Préaux près de Lisieux, et à Villarceaux, dont nous venons de parler. Là, les religieuses organisent ce qu’Eudes Rigaud qualifie de inordinaciones et qui n’est autre chose que des déguisements et des mascarades, accompagnés de chants.

À Villarceaux, notamment, les religieuses se déguisaient en prenant des habits civils, mais dans les couvents d’hommes, depuis très longtemps — car le fait est signalé dans un texte de l'évêque Faustin, vers l’an 400 — l’usage était de se déguiser en se couvrant de peaux de bêtes, en s’affublant de têtes de cerfs, de porcs, de vaches, et de former ainsi des cortèges dansant et chantant.

Le croirait-on ? Cet usage burlesque traversa tout le moyen âge, si l’on s’en rapporte à une lettre de Charles VII en 1445, interdisant les cortèges burlesques de la fête des Innocents, « qu’ils troublent de leurs grandes insolences, dérisions, mocqueries, spectacles publics, de leurs déguisements, en usant de vêtements indécents et non appartenants à leur estat et profession, habits de fols, de gens d’armes, vêtements de femmes et aucuns de faux visages » . C’est ce qui se passait dans ce prieuré, assez libertin du reste, de Villarceaux.

Une remarque en passant.

Est-ce que ces cortèges burlesques, ces mascarades avec peaux de bêtes, ces charivaris avec instruments grotesques, dont nous retrouvons la trace dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale (146, fol. 36) ne pourraient pas avoir inspiré à l’origine les bas-reliefs énigmatiques du portail des Libraires ?

Pour revenir à Rouen, au Prieuré des Dames de Saint-Amand, tout se passait fort convenablement dans ces derniers jours de l’année finissante. Pas d'inordinaciones, pas de danses, de chants, de balleries. Cependant, pendant que les vieilles moniales, le jour des Innocents, s’en vont se coucher, les jeunes restent au chœur pour chanter l’office et les proses. Prudemment, Eudes Rigaud, se souvenant de ce qu’un concile de Rouen a décidé en 1231 à ce sujet supprimant les veillées dans les églises, enjoint que, jeunes et vieilles, les religieuses se rendent au dortoir à la même heure.

C’est que souvent dans ces veillées de fêtes il se glissait dans les églises nombre de joyeux compagnons, anciens clercs défroqués, goliards, jongleurs, mi-truands, mi-trouvères, diseurs de chansons, qui ne se faisaient pas faute de troubler les offices, et qui en aucun cas ne pouvaient se poser en professeurs de morale.

Quoiqu’il en soit, grâce à ces quelques traits recueillis par M. Pierre Aubry à travers le Registre des Visites du vieil archevêque rouennais, et commentés avec une érudition très sûre, on voit quelles formes joyeuses mais ingénieuses, plus pittoresques et naïves que scandaleuses, revêtaient au temps de saint Louis les fêtes qui accompagnaient la solennité de Noël et l’année finissante.

La légende de
Robert Le Diable
à Moulineaux

Et tout d’abord, exista-t-il jamais un «  Robert-le-Diable  » ?

Là-dessus les écrivains et les érudits bataillent depuis longtemps. Robert le Diable, suivant les uns, c’est Rollon, Rollon le pirate, Rolf-le-Marcheur.

Suivant les autres — les plus nombreux — c’est Robert Ier, Robert-le-Magnifique. Ses exploits audacieux, la cruauté farouche de son caractère, ses crimes sacrilèges, ses résipiscences superstitieuses, ses pèlerinages en Terre Sainte et sa mort étrange au retour, voilà autant de signalements pour reconnaître. .. Le véritable Robert-le-Diable.

Mais voici un troisième concurrent  : Robert Courte-Heuse. Celui-là peut prétendre au surnom satanique par les turpitudes de sa jeunesse, par ses impiétés filiales, par sa révolte à main armée contre son père  ; mais sa fin dégradante ne se rapproche point de la mort «  en beauté  » de Robert-le-Diable, devenu. .. Saint, suivant la légende. ..

En somme, Robert-le-Diable, ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est un prototype du chevalier damné et maudit, aux actions chimériques et fabuleuses, tel que pouvait l’imaginer la fantaisie romanesque des conteurs et des poètes de jadis.

C’est ainsi qu’il apparaît dans la légende que le moyen âge nous a transmise sous trois formes très curieuses, parce qu’elles sont différentes  : en un récit historique paru dans les premières pages de la Chronique de Normandie ; dans le poème Li romans de Robert le Diable, transformé au XVe siècle en le Dil de Robert le Diable et qui a donné naissance à une foule d’imitations et de contes populaires de la Bibliothèque bleue ; et enfin en une moralité mystique, une pièce dramatique, Le Miracle de Nostre-Dame de Robert le Diable, que Deville a réédité en 1836 et qui a surtout inspiré Scribe pour le libretto de l'œuvre lyrique de Meyerbeer.

Quels sont donc les principaux traits de cette légende, d’après ces sources si diverses, et comment apparaît la vie de ce Robert le Damné  ?

C’est le fils du duc de Normandie Aubert et de sa femme Jude, et il est né en pleine forêt de Rouvray. Dès sa naissance, sa mère a invoqué le Diable, et la malédiction plane sur lui. Marmot, il est indomptable et sournois. Il bat ses nourrices, il leur mord le sein. Plus tard, il bat ses petits camarades, plante un couteau dans le ventre de son maître d'école pour se venger d’une réprimande.

C’est un Apache, une «  terreur  » . Dans la plénitude de sa jeunesse, ses gentillesses se traduisent par le pillage des églises et des monastères, par le meurtre des maris, l’enlèvement des femmes et des nonnes. Comme dit la Chronique, «  il commet tant de cruautés, que c’est merveille que la terre ne fondît pas sous lui  !  »

Bien entendu son père et sa mère, la bonne duchesse Jude, se désolent. Ils voudraient bien l’envoyer dans une maison. .. De correction. Ils s’avisent de le faire chevalier. Peut-être changera-t-il alors de conduite  ?

Adonc on le verra retraire
Assez tôt de ses grandes malices.
Il laissera ses mauvais vices,
Sa cruauté et son méfait
Puisqu'il sera chevalier fait.

Il n’en est rien  ! La veille de la cérémonie où il est fait chevalier, il vient à Rouen, viole une religieuse, lui coupe le sein, et lorsque son père lui adresse des reproches, il veut le frapper de son épée. Ses excès deviennent tels que le duc Aubert fait publier à son de trompe que quiconque occirait son fils Robert serait pardonné.

Mais tout lasse et tout passe. Robert, dans une de ses alternatives où sa cruauté se dressait contre lui-même, va trouver sa mère à Arques et là il demande à la pauvre femme un compte sanglant de sa vie misérable. La scène, qui se retrouve dans le drame et dans le roman, est vraiment extrêmement tragique. Pourquoi lui, Robert, est-il maudit  ? Pourquoi est-il comme fatalement entraîné vers le meurtre  ?

Et la pauvre femme, répondant aux menaces du fils, lui avoue le anathème prononcé dès sa naissance. À la découverte de ce secret de malédiction, le courroux de Robert se fond dans une immense douleur, tandis que sa mère pleure à ses pieds. Quel beau thème pour Wagner  !

Mais si la fatalité plane sur Robert, ce n’est pas la fatalité aveugle et implacable du paganisme  : il peut invoquer la grâce miséricordieuse. Pèlerin, comme Tannhauser, fuyant le Venusberg, il s’en va à Rome implorer le pape, qui le renvoie à un vieil ermite, lequel le condamne à trois pénitences ravalantes  : il contrefera le fou, dévorera la pâtée des chiens, et demeurera constamment muet. Dans la Chronique de Normandie, là se borne le récit des aventures du héros normand. Consumée par les regrets, ne le voyant point revenir en Normandie, sa mère la duchesse Jude meurt, tristement accablée sous sa destinée.

Dans Le Miracle de Robert-le-Diable, au conte austère et terrible vient s’ajouter une éblouissante péroraison qui tient de la féerie orientale et dont Scribe s’est souvenu en écrivant son libretto. Robert le Diable, qui est valet et fou, en venant se désaltérer dans des jardins, a aperçu la fille, muette de naissance, de l’empereur de Rome. Il en tombe follement amoureux  ; mais pendant les premières alternatives de cette passion naissante, les Sarrazins viennent attaquer Rome. Armé de blanches armes, par Dieu lui-même, chevalier inconnu tel Lohengrin pour Elsa, — Robert, par sa vaillance, sauve l’armée et l’empereur sans toutefois révéler son nom. Toutefois, dans une de ces rencontres, il a été blessé par un coup de lance à la cuisse, blessure qui, plus tard, doit le faire reconnaître.

On instruit l’empereur de cet événement. Au son de trompe il fait publier que sa fille et l’Empire de Rome appartiendront au Chevalier Blanc qui se présentera et montrera le fer de lance dont il a été blessé.

Le sénéchal de la Cour est, lui aussi, épris de la princesse. Il simule une blessure et obtient la main de la jeune fille. Solennité, cortège, mariage en présence du pape, quand tout à coup la jeune princesse muette recouvre la voix et révèle la vérité. C’est Robert le véritable vainqueur, le véritable blessé, et voici le fer qu’il avait caché entre les pierres d’une fontaine. Qu’il vienne donc  ! Il apparaît, mais lié par son serment de pénitence, il reste muet, imperturbablement muet, jusqu’au moment où le vieil ermite qui a imposé la pénitence de Robert le relève de ses vœux.

Ailleurs, dans le Roman, par exemple, résistant aux tentations des félicités mondaines, Robert le Diable va chercher un refuge dans la cellule de l’ermite, où il meurt béatifié. Si vous en doutiez, on vous montrerait ses reliques dans l'église Saint-Jean de Latran.

Telle est la merveilleuse légende d’amour et de sang qui a été diffusée dans mille publications et un peu dans tous les pays, car dès 1520 Wynkyn de Worde traduisait en anglais Robert The-Devil, et en 1530 Michel d’Eguia donnait la première traduction espagnole de cette histoire qui commence comme une chanson de geste et finit par un acte de vie de saint  !

Et le château de Moulineaux dans tout cela  ? Eh bien, ma foi, on ignore absolument comment ce nom terrible lui est resté attaché. Quelque part dans la Chronique de Normandie, on parle bien d’un château qui était le quartier général des brigandages de Robert. Mais ce burg semble être le château de Thuringe, à Bonsecours, sur ce haut coteau qui domine la Seine.

Le nom de Robert-le-Diable n’est donc resté attaché aux ruines du château de Moulineaux, qui ne fut construit qu'à la fin du XIIe siècle, que comme un nom légendaire, mais sans aucune base historique. Ainsi en est-il pour les châteaux d’Arthur, les tours de Ganelon, les pas de Roland ou les roches de Gargantua  !

En réalité, le château de Moulineaux dut sa première célébrité historique à ce farouche Jean Sans-Terre qui y séjourna longtemps en 1203, «  se cachant dans les retraites boisées de la forêt  » .

Umbrosis latitans Molinelli in vallibus.
Il y préparait ses crimes et il n’en fallut peut-être pas plus pour qu’on confondît ce repaire avec celui de Robert-le-Diable et pour qu’on en ait conservé le nom comme un épouvantail sinistre  ! …

La « Tour du colombier »
et les
vestiges des anciennes
fortifications

Parmi les restes des anciennes fortifications de Rouen, il n’en est pas de plus pittoresques et de plus caractéristiques qu’un pan de vieille muraille qui se trouve au point où la vieille rue Eau-de-Robec vient aboutir au boulevard Gambetta.

C’est une muraille haute d’environ huit mètres en quelques endroits et longue d’environ quarante mètres, construite en pierres de taille, celles du bas plus considérables que celles du haut. Elles offrent en moyenne quinze ou seize assises, délabrées, frustes, rompues, délavées par les pluies ou roussies par le soleil. Quelques ravenelles y poussent au printemps et la crête se couronne d’un beau lilas qui y balance ses thyrses odorants.

Une dernière partie de la muraille semble rebâtie en pierre de plus petit appareil avec des matériaux grossiers qui accusent des réparations antérieures. C’est, comme nous le verrons, un point historique  : c’est la brèche par laquelle passèrent victorieusement, le mardi 26 octobre 1562, les troupes royales de Charles IX, maîtresses de Rouen.

Tout cet endroit auquel les promeneurs donnent distraitement un regard en flânant est, en effet, fécond en souvenirs de toutes sortes. Ce massif de pierre carré, surmonté de bâtiments à grands toits, qui forme un éperon sur le mur des fortifications auxquelles il se relie, marque, par exemple, l’endroit exact où se trouvait la Tour du Colombier si souvent signalée dans l’histoire de Rouen.

Aujourd’hui, tous ces bâtiments réédifiés vers le commencement du siècle forment la «  Matelasserie  » de l’Hospice-Général. Cependant, à l’intérieur, on voit encore, enclavé dans un étage, un ancien et solide pilier en pierre, au milieu duquel est sculpté le fond d’un grand panier, servant de nid à deux ou trois colombes, dont la présence — véritables armes parlantes — garde le souvenir de la Tour du Colombier.

Cette Tour du Colombier, parfois aussi appelée le Colombier, ou bien encore la Garde du Colombier, située à l’angle sud-est des fortifications se rattachant à la porte Martainville, avait pour but de protéger cette partie du faubourg Saint-Hilaire contre les attaques de l’ennemi. Les terrains avoisinants, en avant de ces fortifications, étaient, du reste, d’accès peu commode. Coupés par le cours du Robec et par l’Aubette au sud, ces terres détrempées, humides et fangeuses formaient alors ce qu’on appelait le Vivier ou Marais de Martainville, à peu près inabordable, sinon en bateau, en flette, comme on disait alors.

C’est au début du XVe siècle, vers 1406, que fut refaite, restaurée et rétablie cette partie de l’enceinte de Rouen, «  tant es ponts, murailles et fossés  » , et qu’on se mit à édifier la grosse Tour du Colombier. C’est une histoire qu’on suit fort bien, grâce à l'Inventaire sommaire des Archives communales.

Tout d’abord, le 2 mai 1406, on commence à refaire quelques tourelles sur les murs.

« Devis est fait par M. Jean de Bayeux, — c'est le constructeur de notre beffroi actuel, — des murs et tourelles qui sont à faire sur les Viviers de Martainville, entre le lieu-dit La Garde du Colombier et le bout des murs nouveaux faits sur lesdits viviers. Adjudicataire, Robin Christi.»

Il s’agissait des murs qui reliaient la porte Martainville à la Tour du Colombier et où se trouvaient quatre demi-tours d’après les vues et plans du XVIe siècle.

En raison de la nature marécageuse du terrain,

« il fut nécessité qu'on pillotast de piex (pieux) au lieu et place ordonnés à faire le fondement ».

Le 23 mars 1409, on voit le charpentier Colin Le Roy

« s'obliger à ficher et affilier les pieux, qui, de nécessité, fallent estre fichez aux fondements de la maçonnerie d'une tour ronde, ordonnée estre faite en la forteresse de la ville au lieu-dit la Garde du Colombier ».
Par les documents des Archives municipales, on voit même que ces pieux enchevêtrés contenaient «  pour le dehors 32 pieds de large ou environ  » . Construite en pierre venue de l’Isle-Adam, et en pierre des leux pour la vis de l’escalier, la Tour du Colombier s'édifia bientôt, bâtie par Pierre Le Normant, moyennant 50 sous la toise. On trouve, en 1410, mention de fourniture de pierres de parpaing, de «  corbeaux  » par Ernoullet de Chelles, carieur de Saint-Leu-de-Cherisy, et la même année, le 1er juin, un rapport de Guillaume Moignet, appareilleur, indique qu’il reste à monter des «  avant-murets  » , une voûte intérieure et des cheminées pour terminer l'œuvre.

Il est à penser que la Tour du Colombier était complètement terminée quand les Anglais vinrent assiéger Rouen en 1418, car c’est contre eux que toutes ces précautions militaires avaient été prises, notamment contre les troupes anglaises de Gloucester, de Mortain et de Warwick qui campaient de ce côté.

Le rôle de la Tour du Colombier et des ouvrages voisins fut important, car c’est de ce côté que se prononça surtout l’attaque, par suite de la présence du roi Henri V à la Chartreuse de la Rose, qui existe encore dans la vallée de Darnétal. La Chronique latine anonyme de Henri V l’indique en ces termes  :

« Que dirai-je des merveilleux combats, bien plus des bellicieuses prouesses tant de fois entreprises et accomplies près et devant la porte Saint-Hilaire et la Tour du Colombier ? »

Plus tard, la Tour du Colombier devait encore être le théâtre de faits de guerre importants, lorsque le roi Charles IX fut obligé de faire le siège de Rouen, en 1562, pour mettre à la raison les Calvinistes révoltés à l’instigation du prince de Condé, et qui pillaient et rançonnaient les églises.

Tout d’abord, Charles IX avait envoyé son lieutenant général, le duc d’Anjou. Il accourut bientôt lui-même, accompagné de Catherine de Médicis, reine régente, et d’Antoine de Bourbon, père de Henri IV. L’armée et la cour prirent leurs quartiers à Saint-Léger-de-Bourdeny — suivant la véritable orthographe de ce nom, massacré par les historiens de notre temps. Une ancienne chronique normande, de 1559 à 1569, publiée par le regretté M. Héron, montre que l’attaque de l’armée royale se prononça alors très vivement contre la porte Saint-Hilaire et la Tour du Colombier, battue furieusement par l’artillerie.

Le 11 octobre 1562, une brèche — celle qu’on voit encore —

« fut faicte au haut des murailles entre la dicte porte du Colombier et fut battue ladite tour du costé d'où elle battait en flanc le fossé du dict Saint-Hilaire, de telle sorte qu'il y eust brèche et tomba une partie d'icelle tour dans le fossé ».

Ces combats d’artillerie continuèrent encore le 12 et le 13 octobre, toujours dirigés contre la Tour du Colombier, sur laquelle tirait, du matin au soir, une batterie de cinq pièces, établie au pied de la côte Sainte-Catherine, à Jéricho, où passe aujourd’hui la rue Préfontaine. Sous ces efforts répétés, la Tour fut complètement mise à mal. De Thou, dans Les Histoires de son temps14.1, indique que l’armée de Charles IX tira plus de deux mille coups de canon contre la Tour du Colombier qui, le 13 octobre 1572, était percée de part en part — perforata — et dut être réparée la nuit suivante.

La brèche dans la muraille voisine avait été si bien agrandie que ce fut de ce côté qu’eut lieu l’assaut final, le jeudi 26 octobre 1562, et que Sainte-Colombe monta le premier à l’assaut où il fut mortellement blessé.

Une très curieuse gravure sur bois, achetée par M. André Pottier et qui doit figurer à la Galerie d’Estampes, représente Le vray pourtraict de la ville de Rouen assiégée et reprise par le roy Charles IX (1562) , imprimé à Paris pour Mathurin Breuille. Elle montre les compagnies de l’armée assiégeante portant des lances, prêtes à l’assaut. Celui-ci est donné en deux endroits différents  : au-dessus de la porte Saint-Hilaire, vers l’angle du boulevard Saint-Hilaire actuel. C’est là que fut blessé le 12 octobre François de Civille, dont l'étonnante aventure est bien connue. Laissé pour mort, enterré, déterré par son fidèle domestique, il vécut encore quarante-huit ans après sa mort apparente et avait coutume de signer  : «  Mort, enterré et ressuscité  » . Cet assaut est celui du 15 octobre, où Antoine de Bourbon, père de Henri IV, visitant les tranchées, fut aussi blessé à l'épaule gauche. Porté à Darnétal, puis aux Andelys, par la Seine, il y mourut. Le second assaut eut lieu par la brèche, contre la Tour du Colombier, mais seulement le 26 octobre 1562 et fut suivi de la prise et du pillage de Rouen par l’armée royale.

Longtemps la brèche de la Tour du Colombier resta ouverte, bien que les échevins se soient réunis dès le 2 mars 1563 pour la réparer. On peut supposer qu’une nouvelle Tour du Colombier, écrit M. F. Bouquet, auquel nous nous sommes constamment référés pour cette étude, fut comprise dans les réparations, puisqu’un dessin de Georges Hefnagle, joint au Théâtre des cités du monde en 1574, montre une sorte de bastion en avant de la Tour pour la protéger. Villars, dans le Discours sur le siège de Rouen, par Valdory, cite aussi «  deux épaulles étant entre la Tour du Colombier et une petite rivière appelée Robec  » . Faits de fascines et de terre, ces épaulements, qu’on appelait un cavalier, figurent dans le plan de Gomboust de 1655 et sur un plan particulier concernant le fonds des Célestins, dont le couvent était voisin.

Quant à la Tour elle-même, d’après la légende du plan de Gomboust, elle semble avoir été formée de trois demi-tours réunies, pouvant battre de feux croisés toutes les approches. Mais cet ouvrage militaire fut détruit en 1746, de sorte que dans le plan de Lattre en 1782, il n’y en a plus trace. En 1812 on acheva la démolition et, dans la partie nouvelle qu’on fit construire, on comprit une portion des anciennes tours dont on voit encore un arrachement dans les bâtiments neufs.

Faut-il encore ajouter quelques souvenirs à ceux qu'évoque ce coin de Rouen  ?

Une publication illustrée, Le Bienheureux de la Salle, par Armand Ravelet, a publié un dessin d'Édouard Garnier représentant la Tour du Colombier, comme étant la Maison dite du Rempart qui dépendait de l’Ancien Hôpital général où les frères ont instruit les enfants dudit hôpital. Il est vrai qu'à leur arrivée à Rouen en 1705, les Frères des Écoles chrétiennes furent hébergés à l’Hôpital-Général fondé par M. Et Mme de Germont, mais ces frères, au nombre de deux, puis de quatre, n’y professèrent pas et n’y instruisirent pas. Entrés en fonctions le 26 mai 1705, ils instruisaient seulement les enfants pauvres dans les quatre écoles de quartier de la ville, fondées par le Bureau des Pauvres. Ce n’est que plus tard, en 1707, que les Frères des Écoles chrétiennes furent appelés à instruire les enfants-trouvés de l’Hospice, là où ils étaient «  renfermés  » , non pas dans la Tour du Colombier ou la «  Maison de Rempart  » , mais dans la Maison des Pauvres à la Marêquerie, qui se trouve aujourd’hui à l’ouest de l’Hospice-Général, vers la rue d’Amiens actuelle. C’est ce qui résulte d’un texte de la Police générale du Bureau des Pauvres valides.

Autre point curieux  : sait-on que sur le terre-plein que forme, dans les jardins potagers, un mur bas qui suit l’ancienne ligne des fortifications, était installée au XVIIIe siècle une série de loges pour les fous, ne recevant le jour et l’air que par la porte et un étroit guichet. Ils n’y étaient plus enchaînés ni brutalisés comme ils l'étaient autrefois dans la Tour aux Insensés, près de la rue Neuve-Saint-Patrice, ou encore à Bicêtre.

On appelait ces loges les Petites Maisons et du boulevard — alors le boulevard du Bureau, dont les grands platanes firent l’admiration de Stendhal — on apercevait les loges. Dans certains mois d’agitation, on entendait aussi leurs hurlements et même les apostrophes, accompagnées de gestes, qu’ils échangeaient avec les promeneurs. Ce spectacle pénible cessa quand le préfet Malouet et un médecin de l’Hospice-Général, M. Vigne — dont une rue de Rouen, dans le quartier des Cottes, porte le nom — proposèrent la création de l’asile de Saint-Yon, au Conseil général.

Aujourd’hui il n’existe plus de ces effrayants cabanons. Mais au-dessus de la muraille et de la brèche par où passèrent, mousquet au poing, les reîtres de l’armée de Charles IX en 1562, est installé le sanatorium de fortune, ou plutôt l'aérium, organisé par les soins du Dr Brunon, pour les petits enfants tuberculeux. De loin, sous l’abri d’une baraque en planches, on les aperçoit, couchés sur leur lit, ou jouant au soleil les jours de beau temps. Ils recherchent et trouvent souvent la santé dans ce coin du vieux Rouen militaire, où la mort plana si souvent au cours des siècles  ! …

Le repos du dimanche
autrefois à Rouen

A maintes reprises s’est retrouvée posée devant l’opinion publique la question du repos hebdomadaire, la question du repos du dimanche, qui semble devoir être résolue par une entente amiable entre les patrons et les employés, ne portant point atteinte à la liberté commerciale.

Sans vouloir approfondir une question qui demeure fort controversée au point de vue économique et au point de vue religieux, sans vouloir ressusciter les polémiques soulevées jadis par le fameux mémoire de Proudhon, paru en 1839, sur la «  célébration du dimanche  » , il est peut-être intéressant de rechercher quelles étaient jadis, en une ville comme Rouen, qui tint le premier rang dans le commerce et l’industrie du moyen âge, les conditions régissant le travail et en limitant la durée, ce qu'étaient alors le repos du dimanche et les chômages imposés à une population fort nombreuse d’artisans. C’est d’autant plus curieux au point de vue historique que ces règlementations émanent directement des Corps de métiers, des Corporations — nous dirions aujourd’hui des Syndicats — et sont basées sur l’application d’un principe démocratique. Ce sont les ouvriers ou les marchands eux‑mêmes, réunis en assemblées, qui discutèrent et arrêtèrent les dispositions de leurs statuts, et c’est leur opinion propre qu’on retrouve dans ces anciens monuments de notre droit industriel.

Bien entendu, en un temps où l'Église tenait une place dominante dans la vie publique, ils se conformèrent aux lois et aux prescriptions qu’elle imposait en ce qui concernait les chômages des fêtes et du jour dominical ; mais cette observation légale et cette limitation du travail appliquée dans un but uniquement religieux n’eurent pas moins des conséquences sociales et humanitaires. De par ce fait, l’ouvrier du moyen âge fut astreint à beaucoup moins de travail qu’on n’en exige actuellement de la plupart des artisans. Cette réduction du temps de labeur n'était pas, du reste, exclusivement due — comme on pourrait le croire — au chômage du dimanche, mais à tout un ensemble de prescriptions, de lois qui s'étendaient sur toute la vie ouvrière.

Laissons de côté ce qui vient alléger le labeur de chaque jour pour l’ouvrier du moyen âge, comme l’interdiction si rigoureuse, si précise, de tout travail nocturne, la réglementation si étroite de la journée de travail, la délimitation des heures des repas, pour nous en tenir seulement à la question du repos et du chômage hebdomadaire à Rouen et dans les environs. Et tout d’abord, la journée du repos dominical n'était pas la seule qui vînt interrompre le cours du travail. On ne chômait pas seulement le dimanche, mais on chômait aussi le samedi, partiellement ou complètement. On a, croyons‑nous, encore conservé cette habitude dans de nombreux pays, en Angleterre particulièrement. Il en est de même aux États‑Unis. C’est ainsi que la loi de 1875, votée dans l'État de New York, dit que le samedi est un jour de demi‑repos pendant lequel les établissements publics ferment à midi. Cette loi, amendée par un règlement de 1891, déclare nulles toutes les opérations de banque faites le samedi après‑midi. Il en est de même dans l'État de Chicago, où l’après‑midi du samedi, surtout en été, est généralement abandonné à l’ouvrier.

Dans toute l’ancienne France, le chômage du samedi était à peu près absolu dans les Corporations, et nous en trouverons de très fréquents exemples parmi la population ouvrière rouennaise. C’est la Corporation des Cordiers, qui était fort nombreuse à Rouen, puisque, à la fin du siècle dernier, on y comptait encore dix‑sept corderies. Celle‑là, dont les statuts dataient de 1397, interdisait le travail le samedi après none, c’est‑à‑dire à peu près vers trois heures de l’après‑midi. Il en est de même pour les Coretiers, ou fabricants de cornets pour l’encre, une corporation jadis assez puissante ; les vieux Rouennais se rappellent peut‑être encore la cour des Corets, une sorte de petit clos borné de vieilles maisons qui existait dans la rue Sénécaux, dans le voisinage de l’ancienne église Saint‑Jean. Les Coretiers, dans leurs statuts de 1399, disent  : «  Art. VIII. Nul ne pourra œuvrer à samedi après none, à peine d’amende.  » . Il en est de même des Étaimiers‑Plombiers, dont les statuts, revus en 1544, portent «  que nul ne pourra besogner d’icelui métier à jour de dimanches et de fêtes, ne au jour de samedi après none, à peine de quinze sols d’amende  » . De même également pour les Éperonniers, ou fabricants d'éperons, pour les Fourreurs‑pelletiers, qui frappent de dix sols d’amende les contrevenants aux chômages du samedi après none, et pour les plâtriers, dont les statuts de 1478 infligent également pour tout travail fait le samedi, «  si ce n'était en cas de nécessité  » , une amende de huit sols six deniers. Il n’est pas jusqu'à une corporation féminine rouennaise des plus curieuses — car ce n’est pas d’hier que date le mouvement féministe — celle des Filassières, qui, en 1394, défend le travail du samedi en ces termes  : «  Nulle personne dudit métier ne peut ouvrer d’icelui. .. Aux samedys, jusque none du jour sera sonné, sous peine de l’amende de vingt sols.  »

Pour les Couvreurs, cette loi de l’observation du chômage du samedi leur était particulièrement recommandée «  parce que, selon l’ordonnance de leur métier, maîtres et valets montant souvent haut, mettent leur corps en grand péril de vie et de membres, et pour ce debvoient aux lois de Dieu et de l'Église un respect plus grand que les autres  » . Les Cardiers et Peigneurs de laine avaient l’usage de brûler les cardes défectueuses le samedi, avant Noël, sur la place de la Vieille‑Tour. Vous avez vu que les infractions au chômage du samedi étaient réprimées par des amendes. En 1684, c’est‑à‑dire en un temps où les prescriptions étaient devenues moins rigoureuses, un maître dinandier, Abraham Bunon, subit une amende de 50 livres pour avoir battu du marteau le samedi. On ne badinait pas, comme vous voyez, avec le règlement  !

Qu’est‑ce qui donnait, direz‑vous, le signal de ce demi‑chômage du samedi, en un temps où les horloges n'étaient pas encore très répandues  ? En général, il en était pour ce chômage comme pour la durée de la journée de travail. À Paris, on se basait sur le cor du guet, qui sonnait au Châtelet dès le lever du jour ; cela rappelle le tableau de Lohengrin, où l’on voit l'éveil du burg tout entier se faisant au son de la corne du guetteur de nuit. Parfois, on s’en rapportait aussi au signal des Crieurs qui passaient par les rues. En hiver, dans l’atelier bien clos, les volets mis, le cor de la guette ou la cloche ne pouvaient s’entendre. Il n’en était pas de même avec les Crieurs, et particulièrement les Crieurs de vin, qui passaient à heures fixes, deux fois par jour, en poussant de véritables cris par les rues, cris qui attiraient l’attention des plus affairés. En province, à Rouen, le travail et le chômage étaient surtout réglés par les cloches communales du beffroi. La Rouvel, notre vieille Cloche d’argent, était généralement mise en branle pour annoncer les prises d’armes, les incendies, les graves événements de la vie politique ; la réglementation horaire du travail était plus particulièrement réservée à la Cache‑Ribaud, qui sonnait, le matin et le soir, pour appeler les ouvriers de tous les métiers au travail ou leur annoncer que la journée touchait à sa fin  ! …

Cependant, pour le chômage du samedi, le signal n’en était point donné par la cloche communale, mais par la sonnerie de none à la Cathédrale ou none Notre‑Dame. On en trouve la mention dans les statuts des Tireurs de fil de fer, en 1332; des Filassiers, en 1390; des Tisserands, en 1398; des Fondeurs, en 1402; des Gainiers, en 1404; des Balanciers, des Chapeliers‑Aumuchiers, en 1450. Il est bon de noter que les salaires de ces demi‑journées du samedi étaient déterminés par les règlements intérieurs. En voulez‑vous un exemple  ? Lors de la construction de certaines parties de la Cathédrale par une sorte de corporation qui s’appelait la Loge aux Maçons, celle‑ci était soumise à une véritable réglementation pour son travail. C’est ce qu’on appelait l' «  Ordonnance comme les maçons de la Cathédrale doivent ouvrer.  » Or, voici ce qu’elle dit en ce qui concerne les salaires du chômage du samedi  : «  S’il échiet en une semaine deux fêtes, le samedi ne vaudra que demi‑jour ; mais, au contraire, s’il échiet en une semaine une fête, tant seulement le samedi, elle vaudra plein jour.  » Cette distinction n’avait pas lieu pour les autres ouvriers de la Cathédrale. Ceux‑ci, le samedi, ne recevaient qu’une demi‑paie. Ces conditions du paiement le samedi étaient parfois formulées dans les contrats de louage entre maîtres et valets du même métier. En voici un exemple très explicite qui concerne un sieur Guillaume Larchier, de la paroisse Saint‑Pierre‑Saint‑Honoré, ouvrier coutelier, forgeur de lames, qui alloue ses services à Jean Tyerri, de la paroisse Saint‑Patrice, pour 2 sols et 4 deniers par jour, «  tant comme il ouvrera, tous les samedis comptez pour un jour entiers  »

Et le chômage du dimanche, le repos dominical imposé par les lois de l’Eglise  ?

Dans tous les statuts des Corporations, il était rigoureusement exigé sous peine d’amende  : «  Nul ne doit ouvrer à jour de fête que commun de ville foire  » , disent les statuts. Il nous semble aujourd’hui que le dimanche, à ces époques où l’Église était toute puissante, devait être chômé avec une sévérité sans restriction. Certes, on pourrait citer des exemples de ce rigorisme absolu, tels que les statuts des Bouchers de Caen, qui interdisaient non seulement la vente de la viande, mais aussi l’achat du bétail le dimanche. On pourrait aussi rappeler les lettres‑patentes de Louis XI, données aux Barbiers en 1461 et leur interdisant non seulement de faire œuvre de Barbiers aux jours fériés et aux dimanches, mais les empêchant «  de mettre enseigne de bassins hors de leurs portes  » . Pas commode de se faire raser en cet heureux temps  ! À Rouen même, il existait des prescriptions aussi sévères pour certains métiers. Pas moyen pour les Cuisiniers de Rouen, pendant les jours fériés, de cuire de la viande, et même d’en porter de cuite  ! Cela n’aurait guère fait l’affaire de nos restaurants modernes, de nos cuisiniers et de nos rôtisseurs, qui voient, surtout le dimanche, affluer chez eux la clientèle qui n’a point eu le loisir de préparer les repas du matin et du soir. Les Marchands de cidre de Rouen, eux aussi, étaient soumis à une réglementation très étroite. Aucune possibilité pour eux non seulement de vendre la moindre bolée de cidre le dimanche, mais même de le laisser goûter. Il est vrai que sous prétexte de «  goûter  » on aurait pu s’en régaler tout à son aise  ! Observateurs très fidèles des lois de l’Église, les Maîtres de danse rouennais punissaient d’une amende de six livres ceux d’entre eux qui auraient fait danser pendant les messes paroissiales des dimanches et fêtes. Et à ce propos, savez‑vous qu’une des institutions les plus critiquées, les plus attaquées de nos jours — le droit des pauvres dans les théâtres, la perception d’une partie de la recette au profit des établissements charitables — n’a pas d’autre origine que le repos dominical  ? L’arrêt du Parlement du 27 janvier 1541, qui permet aux confrères de la Passion de commencer leur spectacle à une heure après midi et de finir à cinq heures, l’indique formellement par ces termes  : «  Et à cause que le peuple sera distrait du service divin et que cela diminuera les aumônes, ils bailleront aux pauvres la somme de 1.000 livres tournois, sauf à ordonner plus grande somme.  »

Mais tout cela, c’est un peu l’apparence… la façade  ! En réalité,

Il fut avec le ciel des accommodements.

Peu à peu, les rigueurs d’une réglementation exagérée s’adoucirent et des exceptions furent faites successivement aux prescriptions des statuts, exceptions amenées par les nécessités de la vie ouvrière, tant et si bien qu’on a pu écrire que le repos dominical était moins observé au XVe siècle qu’au XIXe sous le régime de la loi de 1814. À Paris, par exemple, si j’en crois le Livre des Métiers, liberté complète était laissée aux Faiseurs de Hauberts, sorte d’armuriers, et aux Faiseurs de Barils. On défendait seulement aux Lormiers — les boisseliers15.1 de ce temps‑là — d’exposer des marchandises hors de leurs boutiques. Les selliers pouvaient, le dimanche, réparer un bouclier ou un harnais  ; les Bouquetières avaient le droit de fabriquer leurs chapeaux de roses, «  tant comme la saison des roses durent  » ; les Fourbisseurs pouvaient aiguiser un couteau ou une épée.

Bien plus, en plein XIIe siècle, on se montrait plus libéral que de nos jours où l’on voudrait interdire la vente le dimanche sur les marchés publics. On avait créé alors une sorte de «  roulement  » entre les boutiques, les ouvroirs d’une même corporation. En 1323, par exemple, les Orfèvres, les Chapeliers de feutre, les Pourpointiers, les Drapiers s’étaient entendus pour laisser une boutique ouverte le dimanche à tour de rôle. Les Chaussetiers étaient autorisés à en ouvrir trois. Les Gantiers — les gants ne sont pourtant pas un objet d’absolue nécessité — pouvaient vendre un dimanche sur six, et, en plein XIe siècle, quatre de leurs boutiques restaient ainsi ouvertes le dimanche, d’où l’on peut conclure qu’il y avait alors, à Paris, 24 maîtres gantiers.

Partout la nature des choses, les exigences du travail apportaient à la rigueur des lois les tempéraments nécessaires. En 1461, Louis XI permettait aux Pourpointiers de La Rochelle de travailler le dimanche «  pour les nopsailles ou gens qui voulussent aller en voyage  » . En 1467, on permettait aux Vanniers de Paris de travailler le dimanche, en la saison de vendange. Dans ses belles études sur Les Paysans et les Ouvriers d’autrefois, M. D’Avenel cite le cas des consuls de Vinsobre, dans le Dauphiné, qui firent présent d’une charge de pommes à leur évêque, parce qu’il leur a permis de travailler le dimanche. En d’autres diocèses, il est licite de se livrer les jours chômables, après l’office, à la récolte des grains  : un pareil usage devait être général à la campagne. Mille autres exemples pourraient être cités qui montrent, du reste, que si le chômage du dimanche était une prescription générale, il n’en existait pas moins de fort nombreuses exceptions, prouvant qu’on se rendait compte des nécessités de la vie journalière. On est très étonné quand on parcourt des actes notariés du Moyen Âge de voir qu’un grand nombre de ces pièces sont datées du dimanche. Les Universités délivraient même des diplômes ce jour‑là, et Rabelais fut, je crois, nommé docteur à Montpellier, le dimanche de la Toussaint. Ces accommodements ne furent pas même sans créer des cas assez curieux. Ainsi la corporation des Écrivains, des Enlumineurs avait la permission de travailler le dimanche  ; en ornant, en décorant les livres religieux elle faisait œuvre pie. Quand vint la création de l’imprimerie, qui tout d’abord ne fut considérée que comme une aide, une annexe à la fabrication des manuscrits, on voulut étendre aux Imprimeurs la faculté de travailler le dimanche, mais ils n’obtinrent point ce privilège, et les derniers statuts de la corporation rouennaise, qui datent du XVIIIe siècle, disent «  qu’il est enjoint aux imprimeurs de tenir leurs boutiques fermées le dimanche, sous peine d’amendes  » .

À Rouen même, nous pourrions citer des exceptions à cette loi du chômage du dimanche, qu’on s’imagine à tort si rigide. Les Changeurs rouennais, par exemple, habitant pour la plupart sur le parvis Notre‑Dame ou dans la rue du Change qui a conservé leur nom, usaient de ce système du «  roulement  » dont nous avons parlé en ce qui concerne les corporations parisiennes. D’après un article de leurs statuts, qui datent de 1366, il est dit, en effet, qu’aux «  jours qu’ils sont accoutumez de fester  » — et le dimanche rentrait dans cette catégorie — «  il y aura seulement deux changes ouverts  : l’un pour les grands changes et l’autre pour les petits  » . Les Petits Changes étaient même autorisés à faire le Grand Change, «  en une fenêtre du Grand Change, laquelle serait baîllée, par les gardes de la corporation, à chacun changeur par droit d’ordre  » . Cette prescription fort libérale était absolument nécessaire au commerce très important de cette époque dont les changeurs étaient aussi les banquiers. Mais voici une corporation beaucoup moins utile qui jouit également du droit de travailler le dimanche. C’est celle des Tréfiliers de fer de Rouen, quelque chose comme les faiseurs d’épingles, qui d’après leurs statuts peuvent, jusqu’au couvre‑feu du dimanche, «  recueillir de fil gros  » et faire leur filière d’acier ou de fer. Les Fondeurs rouennais étaient un peu dans le même cas, et leurs statuts de 1369 toléraient que, le jour où ils devaient aller dans une foire ou un marché, ils pussent «  apprêter leur œuvre le jour de devant, à telle heure comme ils voudront, soit jour ou nuit, férié ou non férié  » , en prévenant seulement un ou deux des gardes du métier.

Comme on le voit par ces exemples, pris aussi bien à Rouen qu’ailleurs, une très grande tolérance, une indulgence fort étendue régnait au moyen âge en ce qui concernait l’obligation du chômage du dimanche. On se trompe, et lourdement, quand on pense qu’il existait, le dimanche, un véritable arrêt, une suspension complète de la vie publique, quelque chose comme le dimanche des pays protestants. C’est plus tard, au XVIe siècle, sous l’influence des luttes religieuses, que les lois concernant le repos dominical devinrent de plus en plus sévères. De nombreux arrêts — j’en trouve onze cités dans le Traité de la Police de Delamarre, de 1560 à 1698 — prohibèrent alors l’exercice de toute industrie, de tout commerce en ce jour‑là. Jusqu'à la Révolution, les Cabaretiers n’eurent pas le droit de donner à boire durant le temps des offices. .. Ils se sont rattrapés depuis  ! Les Boulangers étaient bien autorisés à vendre du pain, mais il fallait que leur boutique restât fermée.

Au samedi et au dimanche ne se bornaient pas les jours de chômages. Il y avait encore les vigiles, les veilles des grandes fêtes ne tombant pas le dimanche, et où l’interdiction de tout travail était exigée par des arrêtés dont l’origine remonte aux édits de Childebert et de Gontran. C’est une prescription qu'à Rouen on retrouve dans de nombreux statuts des corporations  : chez les Drapiers, les Éperonniers, les Couvreurs, les Filassiers, les Fondeurs, qui la veille de ces fêtes cessaient à deux heures de l’après‑midi, les Papetiers, les Plâtriers. Aux grandes fêtes, ces chômages duraient fort longtemps et étaient très incommodes. C'étaient de véritables vacances, comme celles de nos Écoliers ou de nos juges. Aussi, très souvent, les corporations, contrairement à ce qui se passe actuellement, réclamèrent-elles la suppression de ces chômages forcés et inutiles  ! Les Balanciers rouennais avaient douze jours de repos après Noël et après Pâques. Ils demandèrent de réduire ces jours de chômage à huit et de pouvoir travailler le jeudi après la Pentecôte. Les Étaimiers ne pouvaient travailler «  la veille d’une fête solennelle dont le jeûne était de commandement de l'Église, ni à toutes les veilles de Notre‑Dame, la veille du Saint‑Sacrement, la veille de Saint‑Michel  » . Les Fondeurs, dans leurs premiers statuts de 1378, n’avaient le droit de se mettre en besogne que huit jours après Noël, huit jours après Pâques et huit jours après la Pentecôte. Quelques années plus tard, une ordonnance du bailli, en 1409, réduisait ces chômages à quatre jours après Noël et à trois jours après Pâques et la Pentecôte, tant on comprenait déjà combien nuisaient à l’industrie ces vacances prolongées.

Les Cordiers fêtaient également par huit jours de repos Noël, Pâques et la Pentecôte, comme aussi les cuisiniers, qui, à cette liste des jours fériés, ajoutaient la Toussaint. Pour eux, le chômage devait être complet, et, de peur qu’on ne violât cette loi, on octroyait chaque année 16 livres aux gardes de la corporation pour faire en ces jours‑là des visites chez les maîtres. Les Boulangers ne pouvaient cuire leur pain ni le dimanche de Noël, ni les jours du Saint‑Sacrement, de la Nativité de Saint‑Jean‑Baptiste et des fêtes de Notre‑Dame, sans le congé de justice, et à peine de 30 sols d’amende. Il fallait faire sa provision à l’avance. De même, du reste, pour les Brasseurs rouennais qui ne pouvaient commencer à brasser ou à mettre le mast les jours de dimanches et aux fêtes‑Dieu.

Et ce n’est pas fini. En dehors de ces grandes fêtes de l'Église, la plupart des corporations chômaient encore certaines fêtes de saints, comme celles des patrons de la corporation, ou comme la fête particulière du maître. C'était là de nouvelles occasions de fermer l’atelier. À Rouen, les Boulangers fêtaient Saint‑Honoré ; les Chapeliers fêtaient Sainte‑Barbe ; les Aiguilliers chômaient le jour de Saint‑Cyr, leur patron ; les Futaillers le jour de Saint‑Cler ; les Charcutiers, Saint‑Rémy ; les Cuisiniers, le jour de Saint‑Ouen ; les Cordonniers, le jour de Saint‑Crépin. Il y avait même certaines corporations qui avaient trois patrons, comme les Toiliers qui fêtaient Saint‑Mathurin, Saint‑Nicolas et Saint‑Romain. Et tous les trois étaient chômés. Si l’on veut avoir une idée générale de ces jours d’interruption dans le travail, de cette fête perpétuelle, on n’a qu'à lire l’ordonnance de la Loge aux maçons de la Cathédrale, dont nous avons déjà parlé  :

« À vigille des Rouvaisons15.2, Saint‑Jean‑Baptiste, Saint‑Pierre, Saint‑Paul, l’Assomption, les maçons s’en iront quand on sonne none à Saint‑Vivien (3 heures de l’après‑midi) , pour les paroisses et auront pleine journée et ne doivent pas déjeuner forts s’ils veulent boire, et ils doivent boire sur leurs pierres.

Noël, Jour de l'An, de la Théophanie (Épiphanie), Carême‑Prenant, le Sacrement, Saint‑Laurent, Saint‑Martin, la Toussaint, la Purification, l'Annonciation, la Conception Notre‑Dame, Saint‑Mathias, Saint‑Marc, Saint‑Philippe, Saint‑Jacques, Saint‑Jean‑Porte‑Latine, Saint‑Barnabé, Saint‑Martial, Saint‑Barthélémy, Saint‑Lucas, Saint‑Simon, Saint‑Jude, Saint‑André, Saint‑Thomas, à ces vingt‑trois fêtes dessus dites, s'en iront quand vêpres seront sonnées et auront pleines journées. Le jeudi après Pâques et la veille de Saint‑Michel, s'en iront à none Notre‑Dame de volée et doivent en avoir pleine journée. »

Les boulangers de Paris n’avaient pas moins, en dehors des dimanches et des vigiles, de 27 jours de fêtes dans l’année. Et c'était une des corporations les plus occupées  !

Ce n’est pas tout. Il fallait ajouter le chômage du jour des fêtes de la paroisse, du maître, de sa femme, puis les enterrements de maîtres ou de compagnons auxquels assistait la communauté ; les entrées solennelles des rois ou des princes. Bref, un tiers de la vie ouvrière était consacré au chômage. M. Alfred Franklin, si documenté en ces matières, en a fait le compte ainsi  :

« Dimanches, 52 jours. — Veilles des dimanches (demi‑chômage), 26 jours. — Fêtes mobiles, 4. — Veille de ces fêtes (demi‑chômage), 2. — Fêtes fixes, 22. — Veille de ces fêtes (demi‑chômage), 11. — Fêtes patronales, 6. — Veille de ces fêtes (demi‑chômage), 3. — Divers, 15. — Total : 141 jours. »

Certaines communautés, comme les Tréfiliers d’Archal15.3 de Paris, qui avaient un mois de congé pendant le mois d’août, voyaient l’année ainsi partagée  : jours de repos 171 ; jours de travail 194 ; soit, à peu près, un jour de repos sur deux.

En réalité, cette multiplicité des jours chômés, si elle amenait un repos pour l’artisan, n’en était pas moins fort nuisible au commerce. Henri IV, qui avait trouvé la plupart des grands travaux abandonnés, par l’entremise du cardinal d’Ossat, demanda la suppression de plusieurs jours fériés, mais n’obtint rien.

Louis XIV fut plus heureux, mais du diable si vous vous doutez de ce qui fut la cause de de cette suppression des jours fériés  ? Tout simplement la colonnade du Louvre  ! Louis XIV voulait qu’on la finît rapidement ; on ne le pouvait à cause des jours trop nombreux de chômage pendant lesquels les ouvriers se reposaient. Monarque absolu, Louis XIV estima que «  ces jours qui auraient dû être employés en prières et en actions pieuses, ne servaient qu'à la débauche  » . Supprimer ces occasions, c'était tout à la fois sauver l'âme des ouvriers et hâter l’achèvement du Louvre  ! Colbert négocia donc avec l’archevêque Hardouin de Péréfixe, et du coup 13 jours de fête sur 32 furent supprimés. Dès 1658, La Fontaine indiquait, du reste, dans sa fable du Savetier et du Financier, l’inconvénient de ces jours fériés trop répétés  :

Le mal est que dans l'an, s'entremêlent des jours
Qu'il faut chômer. On nous ruine en fête.
L'une fait tort à l'autre et Monsieur le Curé
De quelque nouveau saint charge toujours son prône.

Il est vrai que pour les saints restants et maintenus, l’ordonnance de 1764 exigeait un chômage tout ce qu’il y a de plus rigoureux. De nouveau, heureusement, un mandement du 11 février 1778 supprima 13 jours de fête, malgré l’opposition du Parlement. On prétendit alors dans le public que les magistrats ne tenaient tant aux saints évincés que parce qu’ils représentaient 13 jours de cong  ! . Ils cédèrent cependant, et les malheureux saints, qui perdirent en eux leur dernier appui, eurent encore l’humiliation de se voir chansonnés dans des couplets fort irrespectueux, dont voici un spécimen  :

Un ange me dit : J'arrive des Cieux
Où c'est un bacchanal énorme.
On voit mille séditieux
Au sujet de cette réforme.
Des saints qui s'y trouvent compris,
Grands et petits,
Font les diables... en Paradis ! ...

Somme toute, malgré tous ces chômages contre lesquels on protestait à cette époque, contrairement à ce qui a lieu de nos jours, l’ouvrier n'était pas beaucoup plus heureux, car cet excès des fêtes chômées avait sur le taux des salaires une influence mauvaise. En rendant le travail plus rare, dit M. D’Avenel, il semble qu’elles auraient dû le faire renchérir, ce qui eût été à l’avantage des artisans. Mais elles restreignaient la production, augmentaient par là le prix de toutes les marchandises, en paralysant par suite la consommation et diminuaient la demande de bras, c’est‑à‑dire de salaires. Il est donc vraisemblable que les travailleurs, par ces lois forcées, voyaient leurs recettes amoindries et leurs dépenses accrues et que le charme d’un repos obligatoire ne compensait pas la privation d’autres jouissances.

En réalité, la vérité est — comme toujours — entre les deux extrêmes. Entre cet abus des chômages répétés, tel qu’on le voit surtout au XVIIIe siècle, entre le dimanche obligatoire, le loisir imposé et, d’autre part, le labeur sans interruption, le travail forcé, tel que le rêvèrent l’abbé de Saint‑Pierre et Napoléon, qui, dans une très curieuse lettre à Portalis, disait qu’il «  aurait voulu ordonner que le dimanche les boutiques fussent toutes ouvertes  » , il y a place pour une solution plus raisonnée, plus logique, consentie de part et d’autre, et basée sur le respect de la liberté.

Notes du document

2.1 : Essentes : planchette utilisée dans la couverture d'un toit.

3.1 : Illisible.

3.2 : Illisible.

3.3 : Illisible.

3.4 : Ondain : « ondain » désigne une bande ou une rangée de tiges fauchées successivement — autrement dit une « andaine » (amas en ligne de céréales ou de fourrage coupés) ; ici, chaque ondain est la portion de végétation que le faucheur coupe avant d'interrompre pour rebattre la faux.

4.1 : Axonge : substance grasse, blanche, molle et homogène, obtenue par fusion de tissus adipeux, utilisée en pharmacie et en parfumerie comme excipient dans les onguents et pommades, en cuisine sous le nom de saindoux, dans l'industrie comme enduit.

4.2 : Buscs : élément rigide placé au centre devant un corset.

5.1 : Pâte de Canquoin : est une préparation pharmaceutique ancienne, caustique, utilisée au XIXe siècle pour détruire tissus nécrotiques ou fongueux (pâte phagédénique). Classiquement elle contenait du chlorure de zinc, de la farine et un peu d'eau (pâte de zinc dite « pâte phagédénique de Canquoin »). Elle n'est plus d'usage courant en thérapeutique moderne.

5.2 : Francs‑Mitous :
« Francs‑Mitous du Moyen Âge » est employé par Dusbosc comme un rappel historique/imagé — il compare des astuces de trimardeurs modernes à des procédés de mendiants médiévaux. Autrement dit, « Francs‑Mitous » désigne un type traditionnel de mendiants/vagabonds anciens dont les ruses étaient réputées.
Nature du terme : sobriquet populaire ou folklorique, pas un terme technique d’historiographie. Dusbosc utilise vraisemblablement une graphie transcrite d’une tradition orale normande.

Éléments linguistiques et hypothèses
« Francs » = libres, errants, mendiants (sens courant dans les expressions populaires).
« Mitous » probable forme dialectale locale (variants possibles : mitou, mitout, mitoux, mitos). Sens exact incertain — peut-être diminutif péjoratif, surnom de groupe, ou altération phonétique d’un autre mot (ex. « miteux », « mitard ») transférée oralement.
Faible ou nulle attestation dans les glossaires normands classiques : indique terme rare, local ou inventé pour effet littéraire.

5.3: Axonge : (nom, masc.) — matière grasse animale obtenue en faisant fondre et clarifier des suifs (graisse de mouton ou de bœuf) ; utilisé historiquement en pharmacie et en préparation culinaire.
Usage pharmaceutique : base pour onguents, emplâtres, pommades et conservateurs de plantes médicinales — protège, adoucit et facilite l'application.
Usage culinaire ancien : employé comme matière grasse pour cuire ou conserver aliments (terme rare/archaïque).
Étymologie : du vieux français axonge < latin médiéval axungia (de lituanien/latin populaire via germ. axungia), apparenté à suif/saindoux/axonge ancien.

5.4 : Cave canem : est une locution latine signifiant "Prends garde au chien" ou "Attention au chien". On la trouve souvent sur des mosaïques et des inscriptions romaines placées à l'entrée des maisons pour prévenir la présence d'un chien de garde.

5.6 : Busc : baleines rigides de corset, faites de bois (bouts de bois dur) ou d'os, employées comme renforts.

5.7 : Trimardeurs : désigne, selon les sources, un individu qui parcourt les chemins à pied, souvent à la recherche de moyens de subsistance ou d’un travail temporaire sans chercher à s’installer durablement.

9.1 : Hourque : navire de charge d'origine néerlandaise (hulk/huik), à deux mâts, coque renflée, poupe arrondie et fond plat, utilisé en Mer du Nord du XIVe au XIXe siècle.

9.2 : Flibot : désigne un petit bâtiment de guerre léger et maniable — un type de petit navire armé, utilisé pour la course et les actions rapides (reconnaissance, abordage, secours)

10.1 : Bombardement de Dieppe : en 1803, p 226,
Histoire de la ville de Dieppe depuis son origine jusqu'à nos jours / par Alexandre Bouteiller 1878
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1416712

11.1 : La musique et les musiciens d'église en Normandie au XIIIe siècle : d'après le "Journal des visites pastorales" d'Odon Rigaud par Pierre Aubry, 1906https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k111936s?rk=85837;2

14.1 : Histoire de Monsieur de Thou, des choses arrivées de son temps. II. [Livres XXIII-XL, 1559-1567.]
Page 524, chapitre "Siège de Rouen"
https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8716861w/f534.item(nb : Avec informations concernant François de Civille, Page 526)

15.1 : Boisselier, subst. masc.,mét. Artisan qui fabrique et qui vend divers objets en bois, partic. des mesures de capacité comme le boisseau.

15.2 : Rouvaisons : vigile » = veille, office la veille d'une fête liturgique ; « Rouvaisons » est une forme médiévale de « Ripailles / Roubaissons »? — plus vraisemblablement il s'agit de la fête des Rouvaisons (ou Rouvaisons/Roubaissons) : un terme local/médiéval désignant une célébration rurale ou une fête paroissiale liée à la récolte ou à une dédicace. Ainsi « à la vigile des Rouvaisons » = « la veille de la fête des Rouvaisons ».

15.3 : Tréfiliers d'Archal : Les tréfiliers d'archal étaient des artisans médiévaux spécialisés dans l'étirage de l'archal, un alliage de cuivre et de zinc, en fils fins.

11 novembre 2025


Étiquettes: Histoire, Rouen, Normandie


Dubosc, Georges (1854-1927). Auteur du texte. Par-ci, par-là : études d'histoire et de moeurs normandes. Série 1 / Georges Dubosc. 1922-1933.

Editions Henri DEFONTAINE 1922

Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France » ou « Source gallica.bnf.fr / BnF

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